En tête-à-tête avec Toine Thys

Salut Toine ! Tu joues avec ton trio lors du Jazz Marathon, le 24 mai sur la grand-place de  bruxelles pour les Lundis d’Hortense.  Comment as-tu choisi les musiciens et l’instrumentation de ce trio ?

C'est une histoire qui  commence mal, mais qui  finit très bien ! Il y a 7 ans, un  bassiste me laisse tomber deux jours avant un grand concert avec un  trio. Je cherche en vain et sans succès un remplaçant. C'est sur le bon conseil d'Eric Legnini que je choisis un autre instrument et que je pense à l’organiste Arno Krijger. Dès le premier concert, j’ai tout de suite  été séduit  par cette instrumentation. L’orgue  ajoute une palette de sons et de volumes absolument incroyable à la formule intimiste du trio.

Dans les trios, il y a souvent une fonction qui  manque, soit il n’y a pas de basse, soit pas d’instrument harmonique. Avec l’orgue, ces deux fonctions sont remplies.

C’est  un  peu comme un  quartet  avec bassiste,  mais ce n’est  pas tout-à-fait  pareil. Arno est à la fois pianiste et bassiste. Il a une pensée musicale pour deux instruments et cela lui confère une grande indépendance. Dans  un  trio, il y a une grande interaction entre les musiciens. Lorsque que je ne joue pas et que je ferme les yeux, j’entends  un groupe complet alors que c’est un duo  orgue et batterie.

Et la rencontre avec Antoine pierre ?

Antoine a fait un  remplacement il y a deux ans. Arno et moi nous sommes tout de suite sentis  très à l’aise  avec lui.  Tout  était  très naturel : son jeu, son plaisir de jouer et son caractère positif. L’excellence musicale doublée d’un  caractère  joyeux et  positif, c’est une très bonne combinaison !

Je suis venu vous écouter récemment au théâtre  Marni pour la sortie de votre cd "grizzly", et cela m’a frappé d'entendre la façon dont Antoine  s’est  vraiment intégré à l'univers musical du trio. c’est un univers très imagé. peux-tu nous en parler ?

La musique de ce trio est  un  mélange de concret et d’abstrait, de terre et d’air. Elle est basée sur des mélodies et des claves rythmiques parfois très simples, couplées à une harmonie qui  donne une certaine abstraction  aux compositions.  J’ai  envie que l’on s’envole, mais en ayant les deux pieds bien dans la terre. Une bonne partie de mes compositions trouve son influence en partie dans les rythmes africains. Je dirais plutôt : "dans ma rencontre avec les rythmes africains", car je n’ai pas du  tout la prétention de faire de l’afro  jazz. Ces deux dernières années, j’ai  fait plusieurs voyages en Afrique de l’Ouest.  Cela m’a  enchanté, nourri et changé. Le rythme y est omniprésent et c’est l’élément central de la musique. Du coup, j’écris dans cette direction pour susciter certains éléments que j’ai envie d’entendre dans la batterie et dans l’orgue. J'ai eu aussi une période où  j’ai visionné beaucoup de films du réalisateur Werner Herzog, qu’un ami plasticien, Bernard Gigounon, m’a conseillés. Du coup, emballé, j'ai  composé 5 ou  6 chansons sur le disque qui  trouvent une origine directement de son travail.

Qu’est-ce qui  t’a inspiré plus particulièrement dans ces films ?

Sa voix  hypnotique !!  Ce qui m'intéresse chez Herzog, c'est la curieuse relation qu'il crée entre le documentaire et la fiction. Par exemple, il y a ce documentaire sur cette jeune   femme   rescapée   miraculée   d’un crash aérien dans la jungle péruvienne. Cela pourrait être  un   fait  divers sensationnaliste sans grand intérêt, mais la façon dont Herzog traite ce sujet amène une dimension humaine qui  me touche. Je trouve aussi les musiques que choisit Herzog pour ses films sont extraordinaires, elles me bouleversent littéralement.  La musique que j’écris  n’est donc en rien une nouvelle BO pour ces documentaires. Elle est simplement inspirée de son travail.

Tu partages aussi cette influence cinématographique avec tes deux musiciens ?

Pas vraiment, c’est avant tout une inspiration qui intervient dans mon travail de composition. J'aime encore, comme un  petit, qu'on  me raconte  des  histoires   !  J’aime aussi beaucoup partager ces histoires avec le public. Les spectateurs m’expliquent que cela leur donne une clé pour entrer dans ma musique, ils la visualisent avec mes histoires, d'où peut-être cet univers imagé dont tu as parlé.

Oui, en concert, ta présentation est très chouette, elle participe à installer une certaine atmosphère. cela fait aussi partie de ton personnage…

C’est quelque chose que je me suis découvert au fil des années. Oui,  cela fait partie de ma personnalité et aujourd'hui partie intégrante de mes spectacles. Mon  entourage tout proche m'encourage  car il paraît que c'est une évidence. J’aime parler à mon public et j'improvise beaucoup mes présentations tout autant que mes solos d’ailleurs. On m’a parfois reproché que ce n’était pas adapté à l’univers  du  jazz…  Je ne suis  pas sûr, ces gens se trompent peut-être, ça n'a pas beaucoup d'importance. Dizzy  Gillespie, par exemple, était  un  véritable showman, sans pour autant nuire à la qualité de sa musique. D’une certaine manière, je suis dans cette lignée-là !

C’est  ton deuxième cd  en trio avec Arno Krijger.

Oui,  "Grizzly" vient tout juste de sortir, en février, sur le label Igloo.  En fait, c’est mon huitième album et le second sous le nom du Toine  Thys  Trio.  On a bien travaillé ensemble avec le label Igloo  et Bartok Management sur le graphisme, la presse, le son et l’ordre des chansons pour essayer de fabriquer un  "objet" complet qui  ait du  sens. On a vraiment pris beaucoup de plaisir avec les concerts que nous avons donnés pour la présentation du CD en Belgique et en France. A Paris, nous avions invité le guitariste Hervé Samb à nous rejoindre. Il a très vite compris ce dont on avait besoin et c'est avec aisance et élégance qu'il s'est inséré naturellement dans le son d’un  groupe qui  existe depuis
7  ans. Pour ce concert, Igloo  avait mis en place un  partenariat avec la radio TSF Jazz qui a promotionné, enregistré et retransmis le concert en direct. C’était  un  réel plaisir de travailler avec des professionnels. Nous avons plusieurs festivals prévus pour les mois à venir, dont la Grand-Place  pour la Journée des Lundis  d’Hortense.  Pour ce concert, Antoine  (qui   étudie  à New York) sera remplacé par Karl Jannuska à la batterie. Karl est un camarade de longue route et il a déjà fait une semaine de concerts avec le trio. C’est  aussi  un  batteur d’un  niveau extraordinaire, à ne pas rater.

Ton album jouit d’un partenariat avec tsf, en france, c’est super. J’étais surpris dans le sens où  c’est  une radio qui  a une programmation assez mainstream, alors je me demandais comment toi tu situes  ton trio dans la carte stylistique du jazz ?

C’est une bonne question… Il faut dire tout d’abord que je m’en fous complètement ! (rires).   C’est   le  cadet  de  mes  soucis  de savoir si ma musique est plutôt free-bop ou acoustico-électrique... Disons que c’est une musique qui  est ancrée dans une histoire du jazz acoustique, mais qui fait aussi référence à plein d’autres choses. On va appeler ça du  jazz moderne joué avec une énergie de la dernière chance. C’est un état d’esprit qui est naturellement présent chez les trois musiciens.

Ce que j’aime, toujours par rapport au concert que j’ai vu, c’est que vous travaillez les textures et dans les nuances, et pas seulement des solos. Les sons de l’orgue, ton jeu à la clarinette, le discours rythmique d’Antoine… tout cela nous emmène parfois dans des régions très inattendues…

Oui, avec ce nouveau répertoire et ces musiciens,  il  y  a beaucoup de contrastes. Un morceau qui  monte très haut en volume et en intensité peut s’enchaîner avec un  morceau extrêmement lent et calme, joué à la clarinette basse. Parfois les gens me disent qu’ils préfèrent l’un ou l’autre aspect. Je pense que c’est justement ce mélange des deux qui  fonctionne le mieux et qui  met en valeur la musique. Cela me fait plaisir que tu fasses référence aux textures car je suis très attentif  au son du  groupe. Je suis  content que l’on  soit  arrivé à créer à 3 une espèce de bulle sonore. Elle est volumineuse, mais toujours chaleureuse. On a porté une grande attention au travail du son pour cet enregistrement. Le technicien new-yorkais Katsuhiko  Naito a d’ailleurs bien su reproduire ce son sur l’album.

Pourquoi avoir choisi "grizzly" comme titre d’album ? c’est ton côté animal ? (rires)

Parce  que  c’est   court, et  que ça  sonne bien ! Plus sérieusement, je fais référence au documentaire "Grizzly  Man" de Werner Herzog qui raconte l’histoire vraie d’un jeune américain qui décide d’aller planter sa tente au milieu des ours grizzlis en Alaska. Werner a récupéré les rushes de ce garçon, un  peu fou, qui se mettait en scène au milieu de ces géants carnivores, et en a fait un documentaire poignant à la fin tragique.
J’ai composé ce morceau en m'inspirant plutôt du personnage, son côté euphorique, fou, faut-il bien le dire, plutôt que sur le côté tragique. J’en ai fait un  morceau afro-beat avec une mélodie très rythmique qui n’a pas grand-chose  avoir avec l’Alaska.  Et pourtant, quand je joue ce morceau, j’ai dans un coin  de ma tête l’image et le souvenir de ce garçon. Pour revenir à l’aspect "accrocheur" du  titre de l’album. Céline (Bartok Management) est d'une aide précieuse. C'est elle qui choisit et trouve les idées pour les visuels, nous encourage à travailler sur la communication, l'information, la visibilité. La musique est bien entendu le fondement, mais il n'est pas interdit de réfléchir à la manière de toucher les gens, de se faire connaître un peu, si on veut partager sa musique avec un public… surtout dans un monde où le Jazz et beaucoup d’autres musiques sont occultées du paysage médiatique.

Peux-tu nous parler de tes autres projets, tu as notamment un spectacle pour enfants ?

Sur   commande des Jeunesses  Musicales, j’ai   écrit   et  composé un   spectacle  pour enfants qui  mêle théâtre et musique. Mes comparses dans ce projet sont Jens Bouttery à la batterie  et Eric  Bribosia aux claviers. On s'amuse beaucoup avec ce spectacle, et il  tourne très  bien. C’est  génial de voir  les enfants réagir à l’histoire  et au Jazz. Ça donne d’ailleurs à réfléchir à ce qui arrive aux oreilles des petits lorsqu’ils grandissent,  tant  cette  musique semble  être accueillie naturellement quand ils ont 5 ou
7 ans…

Prendre plus de risques au niveau de l’éducation en présentant des musiques comme le jazz, les musiques du monde…

Oui,  et dans les clubs aussi.  Par exemple, quasiment tous les grands clubs parisiens organisent le dimanche des matinées musicales pour les enfants. C’est  une pratique que l’on pourrait étendre ici. Ce serait super et plutôt un bon calcul, car les enfants, c’est le public de demain.

Tu as d’autres projets ?

Oui, toujours ! J’ai un groupe complètement différent avec Patrick Dorcean à la batterie, Niels Broos aux claviers et Dries Lahaye  à la basse électrique qui  s’appelle  DERvISH. Je  joue avec plein d’effets  électroniques sur mon saxophone. C’est  dans un  registre groove, à la limite jazz électro. Récemment, on a sorti un  premier EP intitulé "Abstracks". Et puis, il y a l’école des "Ventistes du Faso". C’est  une série  d’ateliers  que je donne au Burkina Faso avec le trompettiste  Laurent Blondiau. L’idée  est  de développer la pratique  des  instruments  à  vent dans  cette partie de l’Afrique de l’Ouest. Dans ce pays incroyablement musical, les ‘ventistes’ sont assez rares et pourtant très recherchés. C’est  une expérience musicale et humaine inouïe.   Le   proverbe  burkinabè   "on    est ensemble" est un exemple emblématique de leur solidarité, d’une façon de tous se mettre sur un pied d’égalité. C’est bluffant. C’est pour cette raison que je suis très actif au sein du  FACIR (Fédération des Auteurs Compositeurs   et  Interprètes,   www.facir. be).  C’est  un  regroupement de musiciens qui  défend la cause de la musique et des musiciens en Belgique, francophone pour le moment. Cela me prend beaucoup de temps et d’énergie, mais je le fais avec plaisir car j’ai la conviction profonde que la culture et la musique sont vraiment d’une importance capitale  dans la vie. C’est  un  combat pour la diversité musicale et culturelle qui  touche tout le monde. Nous voulons remettre la culture et les créateurs au centre des débats. Les  musiciens sont les fabricants de la musique mais aussi les experts du terrain, et ils doivent être reconnus comme tels. Notre expertise a été sans voix  pendant de nombreuses années, et il est plus que temps que les musiciens, les auteurs et les compositeurs se représentent  eux-mêmes. On  remarque souvent  chez les décideurs politiques et beaucoup d’autres professionnels  une sorte de méconnaissance de la réalité des musiciens.

Toine, merci pour cette présentation et on se retrouve tous le 24  mai sur la grand-Place de Bruxelles pour faire la fiesta avec ton trio !

La géométrie variable de Raf D Backer

Salut Raf, parles-nous un peu de ce beau projet avec lequel tu vas faire la tournée Jazz tour des Lundis d’Hortense en février et mars.

Il s’agit d'un trio à géométrie variable au niveau de l’instrumentation puisque je joue du piano, de l’orgue Hammond mais aussi du Fender Rhodes et des Clavinets. Je tenais aussi à avoir le son de la contrebasse et de la basse électrique. Ça me permet de jouer sur les textures et de passer d'un son très acoustique avec le piano à un son beaucoup plus électrique sur les claviers. Pour développer l’identité musicale du projet, j’ai suivi trois grandes lignes. Il y a d’une part, le rhythm & blues de la Nouvelle-Orléans avec en référence des pianistes comme Professor Longhair, Allen Toussaint ou encore Dr John. D’autre part, un côté plus funky pour lequel je me suis inspiré des disques d’Herbie Hancock avec les  Headhunters, parus  au début des années 1970, mais aussi de certains disques enregistrés à la même époque par les Meters, un groupe de la Nouvelle- Orléans. Et puis, le troisième axe qui  me tenait  à cœur, c’est le côté plus "churchy" qu’on   retrouve  évidement  dans   le  gospel mais aussi dans la musique soul des sixties. J'ai beaucoup écouté le pianiste Les McCann, plus particulièrement ses collaborations avec Eddie Harris. Je pense entre autres au disque  "Swiss Movement" enregistré live au Montreux Jazz Festival… Tous  ces styles me touchent et façonnent mon jeu. Je pense que ce qui  relie l'ensemble et ce qui  me sert de fil rouge, c'est le groove qui y est constamment présent.

En effet, ce sont trois styles de jazz dans lesquels le groove est particulièrement mis en avant.

Oui, avec ce trio j’avais envie de me recentrer sur ce que je sentais  vraiment. Collaborer aux projets des autres, c’est toujours très enrichissant,  mais il y a toujours bien un moment où tu dois faire des compromis ce qui peut être parfois frustrant. Je me suis dit qu’il fallait que je fonce sur mon propre projet, pour qu’en tout cas sur la musique il n’y ait aucun compromis.

Et comment as-tu fait le choix de tes camarades de trio ?

Il y a Cédric Raymond à la basse  électrique et à la contrebasse et Lionel Beuvens à la batterie.  Cédric, c’était  une évidence. Ce que j’apprécie particulièrement chez lui, c’est  son intelligence musicale. Quel que soit le style dans lequel il se retrouve, il sonne toujours très juste et dans l’esprit. Je savais qu’avec la musique de mon trio cela fonctionnerait parce qu’il partage aussi toutes ces influences. Et puis, au-delà de cet univers musical commun, nous sommes humainement très  proches. Pour moi,   ce sont deux facteurs très importants pour une collaboration. Pour la batterie, je cherchais quelqu’un qui puisse avoir ce groove tout en apportant une grande créativité  et un  son très jazz acoustique. J’avais pensé à Lionel et c'est en l'entendant dans le Soul  Quartet de Laurent Doumont que je me suis dit que ça pouvait vraiment le faire. On a fait une date ensemble et effectivement le courant est passé très vite. Tout ce que j’avais envie d’entendre au niveau des textures sonores, des idées et de la créativité était là.

Pour revenir à ces trois styles qui  sont au départ de ton trio, c’est assez rare en belgique, et même en europe, qu’un jeune musicien soit d’abord attiré par ces influences groovy. on a souvent tendance à dire que nous sommes une culture plus ancrée dans l’intellect et que ces swings et grooves-là font  plutôt  partie  d’un   héritage  culturel dont on  s’imbibe quand on  grandit aux etats-Unis. comment ça t’est arrivé ?

D'une certaine façon, je suis revenu à mes premières amours. Adolescent, je voulais sonner comme Ray Charles. J'étais fasciné par sa voix  et sa façon de jouer du  piano. Un  peu plus tard, j'écoutais  Oscar  Peterson en boucle… Son  time et son groove sont parfaits. Après quelques temps, je me suis un  peu détourné d'Oscar. J'avais besoin d'écouter d'autres choses, d'ouvrir mon jeu… J'essaie d'être le plus curieux possible et de me nourrir d'un maximum d'influences pour "moderniser" mon jeu et développer des  éléments  originaux. Mais, ce qui   est assez marrant et paradoxal, c'est que plus j'avance et plus je remonte loin  dans l'histoire du  Jazz. Mais ça me va, je pense de toute façon que plus les racines sont profondes, plus la musique peut se développer. Pour le côté New Orleans, ce qui me fascine dans cette  musique c'est  la vitalité et  la force qu'elle dégage ! Je suis de plus en plus attiré par ça et par le folklore qui  y est lié. Je trouve cette musique magnifique et puissante. C'est  une musique populaire, mais en  même temps  sophistiquée   sous  bien des aspects. C'est  peut-être cette double dimension qui  m'attire et que je recherche à travers  cet héritage-là. J'aime l'idée  que même si on  va très loin  musicalement, on puisse  toujours garder une pulsation bien présente et que d'une certaine façon, on puisse  toujours danser sur la musique. Du coup, je ne me suis jamais vraiment posé la question  de savoir si j’étais  plus ou  moins le seul à m’inscrire  dans ce langage ici  ou si c’était ou pas dans ma culture. C’est simplement quelque chose que j’ai ressenti et aimé. Et lorsque je me suis  décidé à faire mon projet,  l’essentiel  m’a  paru d’être  le plus sincère et authentique possible. Si tu donnes et fais ce qui  te touche, tu auras probablement plus de chance de toucher d’autres personnes.

Comment as-tu trouvé ton identité parmi ces différentes racines du jazz ?

J’ai essayé de trouver quelque chose de personnel par rapport à la texture des sons, c’est pour ça que je passe du piano à l’orgue. J’ai aussi essayé d’avoir une vision peut-être plus contemporaine.

Oui, ce sont des musiques ancrées dans l’histoire, mais qui  ne sont pas pour autant figées dans le temps.

Elles sont vivantes et elles le resteront tant qu'on aura des choses à dire et tant qu'on essaiera de nouvelles choses. Dans l'improvisation, j'essaie de trouver mon propre phrasé, mon esthétique, en combinant des éléments "modernes" à des éléments plus "classiques". Après, je pense que le plus important n’est peut-être pas dans le choix des notes, de l’harmonie  ni dans le fait de trouver quelque chose de fondamentalement neuf, mais plutôt de simplement exprimer des choses sincèrement. Et puis, même si on  s’inscrit  dans une esthétique définie, dès le moment où l’on est le vecteur de la musique, on  y laisse  inévitablement quelque chose de soi.

La production de ton cd a été assurée par Eric Legnini et Daniel Romeo, comment cela s’est-il passé ?

En fait, je jouais dans les groupes de Marc Lelangue et de Laurent Doumont dans lesquels jouait aussi le bassiste Daniel Romeo. A ce moment, je commençais à écrire de la musique et à enregistrer des démos. J’avais envoyé quelques titres à Daniel pour avoir son avis. C’est quelqu’un que j’estime beaucoup, et s’il y a bien une personne qui maîtrise le sujet du groove, c’est lui. Il a été super emballé par ce qu'il a entendu et il m’a proposé de m’aider  à produire le disque.  Il en a parlé à Eric qui a aussi été très enthousiaste et ils m’ont proposé de faire la direction artistique du  projet. Cela m’a énormément touché que cette proposition vienne d'eux, c’était une reconnaissance des pairs, ou  plutôt des aînés,  très importante pour moi.

Et la paire parfaite pour cette musique-là !

Oui, cela m’a conforté dans l’idée que j’étais dans le bon. Leur  aide a été plus que précieuse.  Ils ont dirigé les séances studio et c’était vraiment très confortable. Comme j’avais une confiance absolue en eux, je pouvais vraiment me concentrer sur le jeu et me détacher du reste, notamment du choix des prises, des doutes sur la nécessité ou  non d'en refaire… C’est eux qui  prenaient ça en charge. On a aussi pas mal discuté du choix des tempos, des formes des morceaux, de la longueur des solos… C'était vraiment très intéressant et puis, ils ont une grande expérience du  son et des techniques d'enregistrement.

C’est vrai qu’en belgique, la plupart des leaders font ce travail eux-mêmes, c’est plutôt aux etats-Unis qu’il y a cette tradition de directeur artistique. pour toi, c’était un plus ?

C’était complètement libérateur. Tu ne penses plus qu’à jouer la musique et à donner le meilleur de toi. Après  la prise, une fois que j’entendais  dans le talkback : «  C'est la bonne ! Venez écouter », c’est que c’était bon. Je ne me posais pas la question. Cela a favorisé une osmose pendant les trois jours d’enregistrement. Je suis vraiment content du  disque. C’est une photographie du moment. Je vais évoluer vers d’autres musiques et développer encore mon jeu, mais je pense que c’est un disque qui ne vieillira pas parce que l’esprit qui est dessus est bon.

Tu veux dire qu’il y a là quelque chose d’intemporel...

Oui, pour moi, il y a un truc magique qui s’est passé. Je le dois évidemment à mes camarades  Cédric et Lionel mais aussi à Eric  et Daniel pour leur énergie  et  leur présence lors de cet encadrement.

C’est un groupe avec lequel tu veux continuer ?

Oui  bien sûr, mais dans un  avenir proche je vais d'abord me concentrer sur un  autre projet avec orgue Hammond, guitare et batterie. Il s'agit d'un tout nouveau groupe avec Lorenzo  Di  Maio et  le batteur  français  Thomas  Grimmonprez. On  est encore dans l'écriture  de la musique mais on  fait ça à trois, chacun amène des compos qu'on teste ensemble. Pour en revenir à mon trio, le premier disque n’est que le début de quelque chose. Je ne sais  pas encore exactement quelle direction je vais prendre pour la suite. Je pense que le groove sera toujours présent et les éléments qui  ont façonné le premier disque seront toujours là en toile de fond, mais j'ai envie d'explorer d'autres choses et d'autres facettes de mon jeu… Je dois prendre du  temps pour réfléchir et réécrire un nouveau répertoire.

Parallèlement à ton trio, tu participes à différents groupes. peux-tu faire un petit tour d’horizon de tes collaborations ?

En ce moment, j’enregistre le prochain disque d’une  chanteuse canadienne  qui  s’appelle  Kellylee Evans et qui  joue beaucoup en France et en Europe. C’est un disque produit par Eric Legnini. J’accompagne aussi la chanteuse Beverly Jo Scott, c’est un univers folk,  blues et rock.

Et elle sait chanter BJ, ça c’est sûr !

Oui, c’est une très chouette chanteuse avec une voix vraiment authentique. Je participe aussi au nouveau trio du  guitariste Maxime Blésin avec Matthias De Waele à la batterie. Et puis, j’accompagne occasionnellement des projets lorsqu’ils  ont besoin de moi, comme Bai Kamara Jr ou Laurent Doumont… J'aime aussi beaucoup jouer avec Chrystel Wautier qui m'appelle de temps en temps.

Pour revenir à l’orgue  Hammond, c’est  un instrument qui  a la couleur d’une certaine époque et en même temps qui  ne vieillit pas. comment le vis-tu ?

C’est un instrument qui fait partie des classiques qui  ne prennent pas une ride et que l’on  pourra toujours se réapproprier. Il y a une âme dans cet instrument. Le son est vivant.

Tu joues un vrai orgue Hammond b3 ou des sons d’imitation ?

La plupart du  temps,  je joue avec un  B3, mais pour mon dos je suis en train de réfléchir  à une solution plus légère. C’est un modèle portable, mais il pèse tout de même 140 kilos… C’est un enfer à déplacer. En fait, je suis  arrivé à l’orgue  parce que je jouais dans  le  groupe du   batteur  Santo Scinta avec le guitariste Marco Locurcio, le saxophoniste Hervé Letor et le bassiste Jacques Pili.  Santo avait vraiment envie de la couleur de l’Hammond  dans son groupe, mais à l’époque  je n’en  jouais pas. J’ai  essayé plein de claviers branchés sur des cabines Leslie pour me rapprocher le plus possible du son. Finalement, j’ai dû me rendre à l’évidence qu’il fallait le vrai ! J’ai mis des mois à le trouver. J’ai été le chercher en Autriche. C’était toute une histoire d’ailleurs...

Et puis ça s’entretient aussi…

Oui,  mais  ça  va, c’est  robuste  !  Et  puis avec ces  instruments,  s’il  y  a une panne, tu peux toujours tout réparer.  Ce qui  n’est plus forcément possible avec les claviers d’aujourd’hui. Pour moi,  c’était important d’avoir LE son ! Avant,  je jouais déjà un peu d’orgue  sur des claviers, mais en fait si tu n’as pas le bon  instrument, tu dois faire beaucoup plus d’efforts et le jeu n’est pas naturel. Le son des instruments d’époque te renvoie quelque chose qui  est très inspirant.

Tu aimes les textures sonores et tu es finalement plus devenu un claviériste qui a une palette de couleurs qu’un pianiste.

Oui,  j'aime  ça, mais j'essaie  d'être autant pianiste que claviériste. Les deux sont pour moi tout aussi importants et indissociables. D'ailleurs sur les quatorze pistes de l'album, je joue autant de piano que de claviers. Au-delà des deux pièces en piano solo, il y a six titres  au piano et six aux claviers. Pour le coup, ça n'était même pas volontaire, j'ai écrit les morceaux et je les ai presque tous testés dans plusieurs configurations jusqu'à définir  celle qui  me semblait la plus adéquate. C'est  vraiment un  hasard complet que j'en sois arrivé à cet "équilibre". Ceci dit, j’aime vraiment le son de ces instruments  vintages et le fait que leurs possibilités soient infinies. Pour le moment, je fais des essais avec des pédales d’effets pour détourner le son. Ce sera probablement une des nouvelles pistes pour mon prochain disque. J’essaie par ce biais d’ouvrir ma créativité et de susciter de nouvelles idées. Un groupe qui a cette  volonté de "dépoussiérer"  l’Hammond, et que j’adore, c’est  Martin, Medeski & Wood.  L’utilisation que John Medeski fait des  tirettes  harmoniques de l’instrument est sublime et originale. Il ouvre vraiment une brèche. Chris Wood prépare ses basses en plaçant des pinces en métal sur les cordes pour produire de nouveaux sons. Billy Martin  est aussi  très créatif.  Ce n’est  pas juste un  batteur. Il est également percussionniste.  Il utilise des accessoires  variés et amène de nouvelles couleurs. C’est  une démarche qui m’intéresse.

En jazz, le travail des textures n’était pas là dès les débuts. A part pour les grandes instrumentations,  on   joue  souvent  avec les mêmes textures. cette recherche vient plus de la culture rock et soul.

Oui,  peut-être, il est  vrai que dans le cas précis du trio piano, on est souvent dans une configuration assez classique avec contrebasse et batterie et du coup une orchestration relativement figée. C'était aussi une de mes réflexions dans l'écriture des morceaux et un choix d'essayer de me démarquer avec cette  formule plus "atypique". Le fait que j'évolue également sur la scène Pop-Rock a probablement dû m'influencer dans ce sens. Ceci dit, je crois qu’avoir  sa personnalité
à travers le son est aussi au cœur du  jazz. Développer un  son et un  timbre personnel, fait partie de l'esthétique du musicien. C’est peut-être moins évident pour le piano qui offre moins de latitude à ce niveau, même s’il y a le touché et la possibilité de le préparer mais j’essaie justement de poursuivre cette recherche avec mes instruments vintages…

On vous invite tous à venir écouter raf en trio avec tous ses joujoux !

Aux frontières du Jazz avec Philippe Laloy

Bonjour Philippe. "Aux frontières du jazz et des autres musiques", c’est  la première définition qui vient à l’esprit pour décrire ton univers musical ?

Oui, en effet. Cet univers  s’est  construit assez naturellement sans qu’il y ait eu une véritable réflexion de ma part. Au départ, j’ai eu la chance d’étudier la musique classique et puis, adolescent, j’ai écouté énormément de pop, de rock et de musique classique.  Très  peu  de  jazz  finalement  ! Je m’y  suis  intéressé par après parce que j’avais  envie de  développer mon jeu à  la flûte et au saxophone. Cela m’a semblé être la musique la plus appropriée pour pouvoir évoluer. C’est  une musique magnifique qui permet une grande expression et improvisation.  Cependant,  mon parcours fait que je ne me suis jamais senti complètement musicien de jazz. Et pourquoi pas, finalement... J’ai rapidement intégré et développé des  projets en bordure ou  en dehors du jazz. Par contre, l’improvisation  est restée une constante. Quand des musiciens  me demandent de jouer dans leur groupe, c’est notamment pour cet aspect d’improvisation dans d’autres formes musicales que le jazz. J’ai toujours adoré improviser sur des morceaux plus classiques ou des mélodies traditionnelles. On croit que c’est facile, mais ce n’est  pas toujours évident. Donc  oui,  je me retrouve assez bien dans ta définition, mais aussi  avec parfois l’envie  d’aller  vers un jazz plus ancré. Mais bon, dans le milieu on est parfois rapidement étiqueté. On sait que c’est plutôt ce genre de projets que je fais, alors qu’en fait je suis ouvert à des tonnes de choses.

Mais c’est vrai que tu t’es trouvé une identité et un son dans ce champ musical entre les musiques folk, classique, pop et jazz.

Oui,  c’est  ce dont je m’inspire,  probablement  inconsciemment d’ailleurs.   En   tout cas, je pense que je reste  avant  tout un improvisateur mélodiste. Je me rapproche fort de cette idée de la composition via l’improvisation. J’aime  essayer  qu’une  improvisation soit  intégrée dans un  morceau de musique. Je ne me suis  jamais senti  très proche du  canevas : thème,  longue improvisation et retour au thème. Cela dit, c’est une belle tradition dans le jazz et il y a des musiciens qui font ça formidablement bien, mais ce n’est  pas ce que je développe. Je préfère  essayer  d’intégrer  l’improvisation au morceau, qu’elle s’y glisse sans que l’on s’en  rende compte. C’est  d’ailleurs  ce qui ressort souvent  des réactions  que j’ai  des spectateurs lors des concerts.

Quels sont les projets qui  ont le plus marqué ton parcours ?

Ma rencontre  avec Marie-Sophie Talbot a été assez déterminante dans mon parcours musical. Avec le groupe Tangram, j’ai découvert la force du trio, sa spécificité. C’est tout à fait unique. J’ai énormément évolué avec le projet Tricycle aux côtés de Tuur Florizoone et Vincent  Noiret. En  14  années de collaboration, nous avons donné de nombreux concerts à l’étranger et en Belgique et enregistré 3 CD’s. Un quatrième CD est en préparation. Ce groupe est un  bel exemple de ce que j’aime dans la musique : une fidélité dans la durée et une envie de proposer quelque chose qui va au-delà du projet ponctuel. C’est assez agréable de pouvoir développer un projet sur la longueur. La musique de Tricycle est aussi un  peu inclassable. On joue d’ailleurs tous les trois dans des projets inclassables. La musique écrite  par Tuur, que je trouve magnifique, est  très  proche de mon mode d’expression. Ce sont des compositions aux formes peu conventionnelles. Les parties s’enchainent parfois de manière surprenante et les improvisations s’intègrent entre les parties écrites. J’adore ça. J’ai aussi beaucoup évolué aux côtés de Karim Baggili. J’ai eu la chance de jouer avec lui et Vincent Noiret dans un premier projet personnel qui s’appelait "Traces". Personne ne connaissait Karim à ce moment-là, il venait de commencer l’oud mais c’était déjà un  très bon  guitariste. C’était une musique entre le jazz et les musiques traditionnelles. Cela a bien fonctionné et c’était  vraiment le son que je voulais à l’époque : le luth, la contrebasse et le sax, une musique la plus épurée  possible.  Nous avions aussi  développé une collaboration avec un  groupe de musique ancienne basé en Flandre appelé Zefiro Torna. On a beaucoup tourné avec ce projet-là aussi. Suite à "Traces", Karim m’a demandé de jouer dans son propre groupe. Karim a des influences sociologiques très fortes de Jordanie et d’ex-Yougoslavie. C’était  un  projet de musique du  monde au sens strict.  Sa musique est naturellement un  mélange de plein d’influences.  Il était très intéressé par l’apport  du   jazz et de l’improvisation que je pouvais amener à sa musique. Il y a aussi ma collaboration avec l’accordéoniste Didier Laloy qui  a été assez déterminante sur les directions que j’ai prises. Je l’ai d’abord accompagné sur certains projets puis il m’a demandé de travailler sur son groupe "Didier Invite’s" avec toute une série d’invités. Cela m’a fait découvrir le milieu folk  et traditionnel et d’autres salles et lieux de spectacles. J’ai aussi eu l’occasion de jouer dans Panta Rhei, en remplacement de Steve Houben. C’était un  projet ancré  dans  les  musiques  traditionnelles mais avec de l’improvisation. C’était un très chouette challenge technique pour moi et la rencontre d’une "brochette" de musiciens vraiment extraordinaires. J’ai pris mon pied
à jouer avec eux.

Quand steve  Houben a créé  panta  rhei, c’était,  en belgique, une première grande rencontre organisée entre le milieu du  folk et celui du jazz. c’est quelque chose qui  t’a marqué? tu te reconnais dans cet héritage?

Oui,  tout à fait. Je crois que le fait d’avoir eu Steve comme professeur au Conservatoire et de l’avoir observé à l’extérieur, avec beaucoup d’admiration, dans ses différents projets, jazz ou  autres, a certainement eu une incidence sur la direction que j’ai prise. On  se dirige parfois comme ça. On  prend des  courants  sans  trop  savoir pourquoi. Cela nous convient et puis à un moment, on veut passer à autre chose. C’est  un  peu le cas, depuis 2-3 ans, j’ai envie de prendre de nouvelles directions.

Ce que tu as fait en montant ton nouveau projet "Kind of  pink" qui  emmène ton jeu vers d’autres  couleurs. d’après  ce que j’ai lu,  ce projet vient d’un  amour d’enfance pour pink floyd…

Oui, même si c’est une musique qui n’est pas vraiment celle de ma génération. Sauf peut-être "The Wall" qui est sorti en 1979. J’avais 10 ans.

On était  gamin, mais c’était  quand même marquant. Il y  avait toute cette imagerie autour de cet album, tout le monde était au courant…

Oui,  en effet, j’ai  dû  découvrir Pink   Floyd avec The  Wall  et  puis j’ai  fait un  pas en arrière et j’ai découvert d’autres albums. Je l’ai  fait en parallèle avec mon père qui  les a découverts  aussi  à ce moment-là. Etant plus âgé, ce n’était pas non  plus un  groupe de sa génération, mais on s’est réuni autour de  cette  musique. Lui  m’a  fait découvrir les albums plus anciens.  Il avait une belle écoute du  détail. Il me faisait  écouter les passages entre les morceaux. Je trouvais ça super beau. C’est une musique que j’ai toujours trouvée assez forte même si elle est très simple lorsqu’on l’analyse un petit peu. C’est d’ailleurs un débat intéressant de voir pourquoi une musique prend une dimension forte. Est-ce que c’est la complexité ? Ici, il me semble que c’est un  mélange de textes forts et de belles réflexions sur la sonorité. J’adorais cette musique et cela me titillait de voir si cela pouvait fonctionner de manière instrumentale et quelles étaient  les mélodies  qui   fonctionneraient  ou   pas. J’aime bien aussi l’idée de la reprise. Je trouve ça assez grisant de tirer autre chose d’une mélodie qui  a priori peut paraître  banale. Donc, ce projet était dans ma tête, et puis il se fait que mon père est décédé et cela a précipité la concrétisation de ce groupe avec lequel j’ai eu envie de lui rendre hommage. Ce disque, c’est donc aussi en quelque sorte une lettre à mon père. Je trouve ça assez agréable de se dire que l’on laisse une petite trace. Cela me permet à chaque concert d’être d’une certaine manière en contact avec lui. Au début, les concerts avaient  une dimension, que je ne qualifierais pas de funèbre, mais tout de même, il y avait une certaine lourdeur. Maintenant le temps passe et le projet évolue et prend une autre dimension. C’est  tant mieux, mais la présence de mon père est toujours là.

Comment  t’es-tu approprié et  comment as-tu voulu traiter cet univers musical ?

J’avais envie de rester moi-même en jouant cette musique et qu’il y ait une certaine surprise. Ce qui  était évident, c’est qu’il fallait quitter  les arrangements de départ. Avec mes complices Arne Van Dongen et Emmanuel Baily, les rares fois où on a voulu   tenir compte de quelques petits  arrangements d’origine, cela ne fonctionnait pas. Il fallait partir de rien, si ce n’est  éventuellement d’une grille d’accords. Souvent on apprenait la mélodie et puis on  jouait. J’ai aussi écrit pas mal d’arrangements que l’on a retransformés en répétition.

Un  peu à la manière de certains compositeurs classiques qui  se sont inspirés du folk, tu as conservé un petit matériau mélodique de base et retravaillé tout le reste ?

C’est  un  peu ça. Mais en ayant envie que ce matériau de base ne soit pas seulement un   prétexte  à exprimer notre musique. Il y a quand même l’envie  que la mélodie de départ soit là et qu’elle ait du  sens. Le plus beau compliment que j’ai  eu c’est  quand on  m’a dit que l’on reconnaissait ma petite patte  dans ce projet-là. Cela fait plaisir. Je n’avais  pas envie de m’entendre  dire qu’il faut aborder la partie "psyché" de Pink Floyd alors qu’elle ne me correspond pas, en tout cas en ce moment. Mais peut-être que dans quelques années je ferai les premiers albums de Pink  Floyd  de l’époque Syd  Barrett ! (rires).  Il faut rester juste et c’est  ce que l’on a essayé de faire ensemble.

En Belgique, le folk  était finalement un peu notre musique du monde à nous, elle a tendance à disparaître parce que l’on grandit plutôt avec de la musique classique, de la pop… ces  racines folks et cette  identité composée de pistes  multiples, c’est  quelque chose que tu as envie de faire passer au public ou au travers de l’enseignement ?

Peut-être,  mais je ne suis  pas sûr que ce soit  dans le but de redonner une nouvelle identité.  Ce que j’ai  surtout envie de faire passer, c’est  le goût pour l’ouverture  et le décloisonnement.  C’est  l’idée  que toutes les musiques ont quelque chose et que l’on peut les capter et les mélanger. C’est ce qui m’intéresse  et ce que j’ai  envie de donner comme goût aux futurs musiciens. Je dirais même musicien tout  court, car  je pense que l’on peut le devenir tout de suite ou du moins assez  rapidement.  C’est   d’ailleurs peut-être  ce que je reproche un  peu dans l’éducation du jazz. Je pense que l’on forme des individus qui  attendent peut-être trop avant  de se dire qu’ils  ont quelque chose à dire. Avec  mes élèves,  quelle que soit  la situation  musicale, une petite  audition ou même un  cours, j’essaie qu’ils s’impliquent tout de suite  et se donnent à fond pour exprimer quelque chose. J’ai déjà participé au jury  lors d’examens  d’académies  ou  du conservatoire, et  j’ai  moi-même  suivi des cours de piano en académie  avec Nathalie Loriers pendant quelques années, et j’ai toujours été un petit peu attristé par ce côté scolaire au moment de l’audition. C’est plus un moment de restitution de ce l’on a appris qu’un moment musical. C’est important de travailler et d’apprendre, mais lorsque l’on propose quelque chose musicalement, il ne faut pas se dire : "C’est dans deux ans que je ferai vraiment de la musique". Et c’est pour ça qu’avec  mes élèves  je cherche tout de suite  à développer des choses musicales. Pour revenir aux mélanges des influences, oui,  je crois que cela incite les musiciens à s’ouvrir et à ouvrir leurs oreilles à d’autres musiques. Tout peut fonctionner si l’intention et l’intensité sont là.

Avec les flûtes et les saxophones, tu es un souffleur qui  a une large palette sonore. Tu as commencé la musique directement avec ces deux instruments ?

Non, j’ai  commencé  avec la flûte  traversière dans une Académie classique. D’abord avec un  professeur  avec qui  cela ne passait  pas du  tout, et puis j’ai  eu la chance deux ans plus tard de tomber sur une perle rare, Pierre Coulon, qui  m’a vraiment donné le goût. Ensuite, j’ai commencé le saxophone alto vers 16-17 ans. Dans un  premier temps, j’ai  suivi quelques  cours,  mais  je l’ai  appris  principalement en autodidacte. Tu es d’ailleurs  bien placé pour savoir que ces deux instruments sont techniquement assez   proches.  Depuis  quelques   années, je redécouvre la flûte basse avec un  grand plaisir. C’est étonnamment le même instrument et le même positionnement des doigts mais le tuyau étant de taille double, le souffle est très différent. La sensation dans le corps est incroyable et le son est vraiment aussi  très agréable. En  concert, je me dis souvent : "Ah ! Un morceau à la flûte basse!". Le saxophone soprano est  arrivé aussi  un peu plus tard et je l’ai beaucoup utilisé dans Tricycle  et d’autres  projets. Dans  "Kind  of Pink", je reviens à l’alto.

Comment vis-tu cette multi-instrumentalité ? comme un  peintre et sa palette de couleurs ?

Comme  un   besoin  d’exprimer   physiquement la musique de différentes  manières. Le piano en est une autre. Je ne suis pas un technicien du  piano, mais la sensation que j’ai à en jouer est vraiment différente. Cela fait un  bien fou.  Il y a donc ce plaisir personnel qui est nécessaire. Régulièrement je me suis  dit : "Je laisse  tomber l’alto.  C’est fini.  Je me concentre sur le soprano". Mais finalement, j’y reviens quand même, parce qu’il y a une sorte d’appel de sonorités différentes. J’ai essayé le ténor, mais je ne sais pour quelle raison cela ne me convient pas. Quant au baryton cela me convient un  peu mieux, mais je n’ai pas creusé. Ces différentes sonorités, c’est aussi chouette en tant qu’auditeur.  Cela fait du  bien et je trouve que cela apporte plus de richesses.  C’est aussi une manière de diffuser la musique un petit peu différemment.

Merci à toi Philippe, et bonne tournée avec Kind of Pink !

Interview de Jean-Paul Estiévenart

Salut  Jean-Paul. Le  nouveau  groupe dont  beaucoup  de   musiciens  parlent pour le  moment, c’est  ton trio avec le contrebassiste samuel gerstmans et le batteur Antoine pierre. comment est-ce que ça se passe ?

On a sorti notre premier album, intitulé "Wanted", chez De Werf en septembre 2013 et on a fait quelques festivals et showcases: Mitra  Jazz à Liège,  la Journée des Lundis d’Hortense lors du Brussels Jazz Marathon, le Belgian Jazz Meeting et Propulse. Comme Antoine est parti étudier à New York, j’ai mis le trio un peu en stand-by, mais on donnera tout de même des concerts. On  jouera au Théâtre Marni le 27 novembre et on  fera la double tournée Jazz Tour  / JazzLab  Series en janvier et mars 2015. Sortir un  disque chez  De Werf et faire les deux tournées, c’était mon objectif de départ pour le trio.

Et musicalement, comment définirais-tu la voie que tu as trouvée là ?

Le  trio  c’est   vraiment  la  formule  dans laquelle je me sens le plus à l’aise  pour le moment. Au niveau du  son, ça me laisse beaucoup d’espace pour développer mes idées   harmoniques  et  rythmiques.  Sam et Antoine communiquent beaucoup d’informations dans leur jeu et cela me donne tout le temps plein d’idées. Il n’y a jamais un moment où  la musique retombe. C’est toujours intense.  Harmoniquement, j’ai  beaucoup de liberté. Je peux même à la limite changer des accords mineurs en majeurs et modifier ainsi les couleurs du  morceau, du moins quand la contrebasse ne joue que la fondamentale et pas les accords. J’aime par exemple changer la fin  des morceaux en jouant d’autres accords, comme des accords suspendus. En  trio, Sam est aussi plus libre. Il change les grilles et parfois les structures. C’est  plus facile à faire en trio car il y a moins de musiciens qui  interagissent.

Vous  travaillez plutôt sur des structures mouvantes ?

Il y a des parties fixes, mais la plupart des compositions sont assez ouvertes au niveau des improvisations. On peut tout casser, comme on peut rester sur une grille harmonique, ou rester sur un  accord au milieu de la grille. Si Sam décide de le faire, je le suivrai. Sam et Antoine  sont très intelligents musicalement. Ils réagissent   au quart de tour. Il y a une belle connivence entre nous et humainement on  s’entend  aussi  super bien.

J’ai l’impression qu’il y a une grande culture du trio avec piano et du trio avec saxophone, mais très peu du trio avec trompette.

En  effet,  mais il y avait par exemple dans les années 70 le trio de Charlie Haden avec Don  Cherry et  Ed  Blackwell. C’est  une de mes influences. Mais globalement j’ai plutôt comme références des trios avec saxophone ou des quartets avec saxophone, trompette et section rythmique comme celui d’Ornette Coleman. Justement dans ce quartet d’Ornette avec Don Cherry, le solo de trompette est en trio et je trouve le son incroyable. La trompette  est  deux, trois et parfois quatre octaves  plus haut que la contrebasse et cela donne beaucoup de contrastes. Le son est brillant et il y a beaucoup plus de distance  que dans un  trio avec saxophone ténor qui  lui  joue plus dans les graves. Le trio avec trompette  est  une formule difficile. Cela demande beaucoup de travail car la trompette peut parfois paraître séparée de la section rythmique.

Je trouve que votre trio est très ancré dans la tradition jazz mais en même temps très moderne dans le jeu. comment te positionnes-tu par rapport à ça ?

C’est  exactement  ce que je veux faire, un son acoustique  "jazz des années 50"  mais joué de manière plus libre et avec une sonorité plus actuelle.

Comment le trio est-il perçu par le public et les organisateurs ?  Moderne, traditionnel ou entre les deux ?

Cela dépend.  J’en ai discuté avec des programmateurs de musiques improvisées qui me disent que cela sonne trop traditionnel, et avec des programmateurs plutôt branchés jazz traditionnel qui  trouvent le projet trop difficile. Pour ma part,  c’est  une période de ma carrière comme ça. J’aime jouer en trio pour le moment. Je ne sais pas encore ce que je ferai après.

On te voit dans beaucoup de projets où les leaders t’appellent  en tant  que sideman pour jouer ceci ou cela. est-ce que le trio te permet de mieux trouver ta vraie identité ?

Oui, je le pense. En tout cas, je me sens plus à l’aise en trio.

Parlons justement des projets dans lesquels tu es sideman. Quel est l’horizon pour le moment ?

Je  fais  partie   de  beaucoup  de  groupes qui  jouent des musiques très différentes. J’aime  bien toucher un  peu à tout. Je joue de la musique Gnawa avec Marockin’ Brass. C’est un  univers que je ne connaissais pas avant  et c’est  un  peu mon point d’attache avec la "musique du  monde". Je joue aussi avec Comboio, un  projet plutôt orienté musique brésilienne et argentine avec Manu Comté et des  musiciens  de Soledad.  D’un autre côté, je joue aussi avec Manolo Cabras Quartet, Collapse, Teun Verbruggen 4tet qui font une musique plus ouverte. Je fais aussi partie  des sections  de cuivre de Mariana Tootsie Tribute to Etta James, Little Collin, Bai Kamara ou Lady Linn.  Je joue aussi pas  mal en grande formation :  MîkMâäk, Jazz Station Big Band, quelques remplacements avec le BJO…   J’en oublie sûrement. Je suis  très content car je participe à des groupes qui sont de mieux en mieux chaque année et qui ont de meilleures opportunités de concerts. Avant, je jouais souvent des concerts dans des cafés. Je crois aussi que c’est normal, je suis arrivé sur la scène très jeune et il fallait le temps que j’apprenne. Je pense que je commence à avoir un  niveau potable et assez solide.

Tu  es dur avec toi-même, tu as tout de même une belle réputation qui  te précède partout ! tu  es quelqu’un  d’extrêmement rigoureux, travailleur et très exigeant avec toi-même… comment le vis-tu ?

Je suis exigeant avec tout le monde. J’ai une idée assez claire de mes attentes, mais je ne dirai jamais à quelqu’un ce qu’il doit faire. Par exemple, un  batteur comme Antoine, je l’attends  depuis  10  ans. C’est  vraiment ce que j’avais en tête, mais personne ne jouait comme ça ici.  J’ai  des idées  claires sur ce que je veux depuis  longtemps, mais je ne savais  pas comment les développer. C’est vrai que je me remets en question continuellement. Maintenant, je prends des cours de trompette classique pour m’améliorer techniquement sur le son, la position, la projection…  et être à l’aise.  Les  musiciens classiques  le sont. En  orchestre, ils attendent parfois des heures sans jouer, mais quand ils doivent faire une note à froid, ça marche! En tant que jazzman, l’improvisation prend beaucoup d’énergie car il y a beaucoup d’idées et d’infos à gérer. Je pense qu’avoir la rigueur du  classique  et la folie du  jazz, c’est pas mal.

Tu  as une discipline de travail au quotidien?

Je pratique tous les jours depuis des années, mais ma routine de travail n’était pas assez efficace. Avec  tous les projets auxquels je participe, il y a un  moment où  c’était trop. Pour être en forme le soir, je devais travailler des heures pour être cool  et ça m’embêtait un  petit  peu.  Quand j’arrivais  le soir pour le concert, je n’étais pas fatigué physiquement mais bien intellectuellement. J’ai pris des cours classiques notamment pour avoir une méthode de travail moins longue mais qui  ait la même efficacité. Je travaille principalement l’air, la respiration et la musculation des lèvres qui  en découle. Je fais ça une heure tous les matins, puis je travaille quelques exercices techniques  et ensuite, je suis chaud pour le reste.

C’est vrai que la trompette a une spécificité physiologique. si tu ne joues pas pendant quelques jours tu le sens physiquement, ce qui  n’est pas le cas pour la plupart des autres instruments.

Oui, c’est vrai, mais je pense qu’il y a aussi un  souci dans l’apprentissage  de la trompette jazz. On focalise le musicien sur les impros, ce qui  est tout à fait normal, mais on laisse un peu de côté l’aspect technique. Pour moi,  le travail des lèvres et de la respiration est essentiel. C’est ce qui  permet un bon contrôle. En jazz, il faut toujours avoir un beau son bien rond. Mais au début à la trompette, tu as un  son de merde. C’est comme pour le violon  ou le violoncelle, ça prend du temps. Je crois qu’on ne force pas assez le travail technique quand on commence le jazz. Il y a beaucoup de trompettistes qui ne viennent pas du classique qui arrivent dans le jazz et qui jouent super, mais s’ils ne font pas attention  à leur base technique,  dans vingt  ans ils seront foutus physiquement. Si tu as une mauvaise position, cela va marcher, mais seulement pendant un temps. Si tu es mal placé, tu forces et à un  moment c’est l’instrument qui  gagne. Tu écrases de plus en plus l’embouchure sur tes lèvres et tu finis par perdre ton son. En  général, les musiciens classiques  qui  arrivent au jazz ont une meilleure technique d’embouchure et le travail principal est de les délier rythmiquement. Presque tous les trompettistes que tu vois jouer en section, ils viennent du classique.  Moi,  pour mon boulot, j’ai  aussi besoin d’avoir  cette force physique. Je ne suis  pas un  lead trompette comme Serge Plumme, loin  de là, mais quelquefois en studio,  je dois pouvoir aller chercher  des notes très aigües ou des pêches avec un son brillant.

Tu travailles aussi l’improvisation ?

Non, jamais. Je travaille d’abord la première méthode que mon grand-père m’a  donnée quand j’avais 6 ans. Il m’avait dit : "Quand tu pourras jouer ça complètement, c’est que tu seras un bon  trompettiste". Je suis toujours occupé à la bosser. C’est la méthode de cornet Arban  que l’on  enseigne à l’académie. Clifford Brown, freddie  Hubbard, Maynard fergusson ont tous travaillé ça. Tu n’as pas besoin d’aller chercher 1000 méthodes. Il y a tout là-dedans ! Et les idées, elles me viennent en écoutant de la musique ou en jouant avec d’autres musiciens. Je n’ai jamais vraiment travaillé des plans.

Tu fais partie des très rares jazzmen de ta génération à ne pas être du  tout passé par le conservatoire.

J’ai étudié avec mon grand-père, puis j’ai fait 10 ans de cursus classique à l’académie avec des musiciens de la Musique des Guides où mon oncle joue depuis 30 ans. Mon  parrain m’a aussi beaucoup appris, c’est un virtuose du  tuba. Il y avait aussi des cours de jazz à l’académie et j’allais y jeter un œil de temps en temps. Au tout début, les cours étaient donnés par franz  fiévet.  J’avais  15  ans et je brossais les cours d’histoire de musique classique  pour aller au cours de jazz. Un jour, il m’a dit de prendre ma trompette, c’était  encore une trompette classique  en ut, et de faire des solos en jouant ce qui me passait par la tête. J’ai essayé et il m’a dit que c’était  super. On ne m’avait  jamais dit
ça d’emblée. Le classique, c’est plus rigoureux. Si tu ne joues pas les accents comme ils sont écrits, on te dit que tu t’es trompé. Là on me dit : "C’est génial, tu devrais jouer cette musique". Je dis : "ok".  On me répond: "Ben, achète-toi une trompette en si bémol!" (rires)

…et c’est comme ça que ça a commencé…

Oui,  l’année  d’après,  je me suis  inscrit au cours de jazz à l’académie et c’est Fred Delplancq qui  enseignait. Fred a vraiment été mon premier guide pour le jazz. C’est  un mec de mon coin. Il m’a emmené aux jams dans les cafés à Mons puis dans les clubs
à Bruxelles, au Sounds, à l’Art-Ô-Base,  au Music Village… C’est là que j’ai vraiment appris. J’ai fait des jams sessions avec Stéphane  Belmondo, Linley Marthe… A l’époque, je ne savais rien. Fred me disait : "Vas-y", et moi j’y allais… Je ne le ferais plus maintenant ! (rires).

Toute la découverte de l’harmonie et de la théorie du  jazz, tu l’as aussi apprise sur le tas ?

Fred m’avait dit : "Il faut que tu apprennes l’harmonie". Je lui dis : "C’est quoi  l’harmonie ?". Il me dit : "C’est les accords, les gammes…".  Il m’a appris deux, trois bases et m’a dit : "Achète le Real Book.  Il y a plein de morceaux et tu vas apprendre des trucs". J’ai vu qu’à la première page du real book, il y avait tous les accords et j’ai étudié ça des soirs et des soirs dans ma chambre en rentrant de l’école. J’avais 16 ans et j’habitais encore chez mes parents. J’essayais des trucs avec la trompette, comme les différentes  couleurs harmoniques. Je travaillais tous les accords, et ceux que je ne comprenais pas, je demandais  à Fred de me les expliquer. Cela m’a pris du temps, mais je crois que j’ai une assez bonne oreille et c’est surtout ça qui  m’a aidé. Au tout début, quand j’improvisais, je pensais  : "Ah oui,  cette partie-là c’est  dièse,  celle-là bémol…".  Je jouais en gammes.  Les  accords  sont  venus  par  la suite petit à petit. Je me suis fait mes propres systèmes. Quand les gens me parlent de modes, je ne connais rien. Je travaille beaucoup à l’écoute. J’analyse par exemple les phrases d’autres musiciens, mais je ne suis  pas non  plus un  fan des retranscriptions.

Dans la grande histoire du  jazz, tout le monde a appris comme ça. c’est l’origine de l’enseignement du jazz.

Oui,  et cela devait être difficile à l’époque des vinyles.

Et pour en revenir à tes projets, tu comptes réenregistrer un album ?

Oui, mon idée de départ serait de refaire un album en trio et profiter qu’Antoine  soit  à New York pour y enregistrer. Les ingénieurs du  son  new-yorkais  me fascinent.  Ils ont une grande culture du jazz. A chaque fois, je fais mixer mes enregistrements là-bas et je trouve le son plus puissant, "In your  face" ! Je voudrais vraiment y enregistrer une fois. Ce sera  soit  en trio, soit  en quartet, je ne sais pas encore exactement. On verra.

On attend la suite. Une bonne tournée Jean-Paul !

Merci Manu.

L'âme de Jean-Louis Rassinfosse

Bonjour Jean-Louis, tu nous reviens avec L'âme des Poètes, aux  côtés du  saxophoniste Pierre Vaiana et du guitariste Fabien degryse. c’est un groupe qui existe depuis déjà de  nombreuses années.

Oui, cela  fait déjà  vingt-deux années que l'on a commencé ce projet. Pouvoir tenir un groupe aussi longtemps, c'est une belle expérience, à la fois musicale et humaine.

Une telle longévité c’est plutôt rare en jazz où  les projets sont souvent plus ponctuels.

Dans notre petit pays, on a l'impression que l'évolution doit passer par le changement de groupes ou de musiciens parce que l'on se retrouve toujours devant le même public. C'est difficile de pouvoir présenter un  projet qui  existe  déjà depuis plusieurs  années. Par  exemple, souvent j’entends  des organisateurs dire  : "Oui, m'enfin, L'Âme des Poètes, c’est bon  on connaît, on a déjà  entendu". C'est vrai, mais à Oscar Peterson, sans vouloir  comparer, on ne  lui demandait pas de changer de concept chaque année. L'idée est quand même malgré tout de rencontrer d'autres publics avec le même projet. Quand  je tournais avec Chet Baker, on  jouait le même programme chaque soir dans des villes différentes. Les longues collaborations permettent de mieux se connaître et de faire
évoluer la musique.

Et en tant que groupe qui dure, comment faites-vous face à la volonté de renouveau des organisateurs ?

On propose évidemment à chaque fois un nouveau répertoire avec  une  nouvelle thématique et de nouvelles chansons mais au-delà du  concept de  base qui reste le même, reprendre des chansons françaises en jazz, il y a malgré tout l’idée de faire évoluer notre interaction. C’est vrai que les organisateurs et les journalistes ont tendance à chercher toujours la nouveauté ce qui pousse les musiciens à présenter toujours de nouveaux concepts. Le public, lui, aime à suivre les musiciens et leur évolution en tant qu’improvisateurs et interprètes.

Comment vivez-vous cette interaction ?

C'est un trio dans lequel nous sommes tous les trois solistes à part entière. Nous avons chacun un  rôle interchangeable. Il n'y a pas de leader, c'est un travail collectif. Au tout début du groupe, il arrivait qu'un de nous vienne avec son arrangement écrit pour le trio, mais cela  nous a vite déplu car on se sentait dépossédé. Depuis, nous avons toujours fait les arrangements ensemble. Lorsque que  l’on prépare un nouveau répertoire, on consacre habituellement un jour par morceau. On cherche d’abord un  groove et une tonalité qui nous conviennent à tous les trois et puis chacun apporte ses idées.

Cela aussi c’est assez rare en jazz où  il y a tout de même une culture du leader.

Au départ, en tant que contrebassiste, je suis plutôt un sideman. Comparé aux souffleurs, guitaristes, pianistes... il est en effet plus rare  que  les contre-bassistes aient leurs propres projets. Pourtant, cela me  semble évident que  l'on ait tous voix au  chapitre et que chacun soit égal. Parfois, je me retrouve dans des groupes dans lesquels j'ai moins de possibilités d'interaction  et du  coup cela me semble toujours un  peu bizarre parce que selon moi  le jazz c'est justement un  espace censé permettre à chacun d'avoir la même liberté. Par exemple, il y a des genres musicaux qui  m'intéressent  moins, comme des styles  plus funk, parce que le bassiste  y a un rôle plus convenu. Il est obligé  de jouer  un chouette riff en continu sinon la musique s'écroule. Il est tenu de  maintenir l'ossature  du  morceau. C’est  un  peu l’esclave des autres. Je  suis plus sensible aux  belles progressions harmoniques qu’aux musiques de transe.

A contrario, dans un groupe comme l'âme des Poètes, ton rôle de contrebassiste est autant harmonique, rythmique que mélodique.

Oui, tout comme Fabien et Pierre, j’ai un  rôle multifonctionnel. Pierre a peut-être moins de latitude, car c'est plus difficile d'avoir un rôle d'accompagnement au saxophone soprano, mais il y a toujours un trialogue, un contrepoint à trois et l'harmonie est déduite de nos voix.

Votre  démarche de reprendre des chansons françaises  est fort proche du processus de création des standards de  jazz  qui  sont nés de  reprises de chansons de broadway. et, plus récemment, des musiciens comme brad Mehldau ont puisé dans le répertoire pop-rock. tu penses que c'est un mouvement inhérent au jazz de devoir continuer à s'ouvrir au risque de rester prisonnier de standards qui ont peut-être fait leur âge ?

Il y a  deux  choses, des compositions de  jazzmen et des emprunts à toutes sortes de répertoires. On est dans un monde de  métissages, ce  qui offre encore beaucoup de possibilités de développement à la musique. Par exemple, l'harmonie a déjà  été fort développée dans la musique moderne du  20ème siècle. Debussy, Ravel et d’autres ont déjà été très loin   dans  la juxtaposition des  sons. Il reste des ouvertures  possibles au niveau rythmique, ce que certains groupes approfondissent par le biais des polyrythmies notamment. Il y a aussi encore beaucoup de choses à faire dans le métissage de différentes influences. Tu en es d'ailleurs un bon  exemple. Quant  aux  emprunts à  d’autres  répertoires, cela  a toujours fait partie  du  jazz.  Je  pense qu'un emprunt sert aussi à mettre son empreinte. Et pour moi, c'est ça l'essence du jazz.  Je ne suis d’ailleurs pas un compositeur effréné parce que ce qui m’intéresse le plus c’est la composition instantanée dans l'improvisation. J'ai en moi  cette faculté de composer instantanément  des mélodies sur tout ce que j'entends. Par exemple, je sifflote tout le temps dans la voiture, même sans m'en rendre compte. J'essaie toujours de réagir à ce que j'entends et de m’immiscer pour apporter une petite  création  sur quelque chose d'existant.

Et c’est  quelque chose dont le  public peut jouir, justement parce qu’il connaît la mélodie de départ, d'où l'intérêt de  reprendre des chansons et standards connus du public.

Exactement. Je me souviens d’ailleurs de réactions tout à fait incroyables de spectateurs à la suite de concerts de l'Âme des Poètes, comme par exemple : "C’est la première fois que je ressens quelque chose en écoutant du jazz".  C’est parce que  l'on utilise un matériau basé sur la mémoire collective, qui  parle parfois même de manière subliminale aux auditeurs. J’ai toujours trouvé intéressant de jouer des variations  et de  recomposer sur des thèmes existants. Cela permet de rester en contact avec l'émotion du public.

Quel sera votre prochain répertoire ?

Tout le monde nous attend toujours un  peu au tournant : "Vous avez déjà fait Brassens, Brel... Après 22 ans, qu'est-ce que  vous allez  encore bien  pouvoir trouver ?" (rires).  Lors  du  répertoire précédent on avait travaillé sur des chansons belges. Cela s'appelait : "Ceci n'est pas une  chanson belge", un peu en hommage à Magritte et au surréalisme.  Cette fois, on a voulu faire  un projet avec  un peu  de mise en scène et on s'est penché sur la fameuse interview qui existe entre Georges Brassens, Jacques Brel et Léo Ferré. C'est une interview mythique, car c'est la seule qui  les a réunis tous les trois. Il y a d’ailleurs une photo légendaire que tout le monde connaît qui a immortalisé ce moment. C’est une interview très intéressante, même si la manière dont ils répondent aux questions est parfois un peu datée et si certains propos ont parfois été taxés de misogynie, chacun répondant un  peu à l'emporte-pièce  tel qu’il  est. Par le biais de cette interview, cela  nous a intéressé de pouvoir  traiter les chansons de Brel et Brassens que  nous n’avions pas encore faites et d'aborder le répertoire de  Léo Ferré. On a  conçu un  spectacle dans lequel l’interview sert de  liant et nous répondons aux questions qui leur  ont été posées par  des chansons. Les réponses sont donc  musicales, soit par le titre des chansons soit par les paroles qui évoquent le thème de chaque question. On a fait poser ces questions, qui  sont parfois impertinentes ou  à double sens, par Gabrielle Stefanski dont la voix de velours bien connue sur la RTBF a été enregistrée en voix-off. La mise en scène est de Marie Vaiana. C'est un spectacle plus théâtral et il y a toute une partie visuelle qui  est assez chouette. On joue avec des émetteurs sur les instruments car on se déplace beaucoup sur scène. On a fait la création au Centre Culturel de Remicourt et on a déjà  joué le spectacle au Centre Culturel de Mouscron, entre autres. C'est un projet un peu plus lourd à monter, qui demande un peu  plus de logistique et des lieux avec  des infrastructures adaptées.  Bien sûr on  présente aussi  ce répertoire en "formule concert" selon ce que le lieu permet. C'est aussi un peu la difficulté quand on est jazzman, on est censé faire  du jazz,  or le théâtre ce n’est pas vraiment la même chose… Il faut trouver un juste milieu.

Ce côté théâtral, cela fait aussi partie de ta personnalité, dans les projets où tu en as l'occasion, tu prends volontiers la parole, tu aimes le verbe !

C'est vrai, j'aime les mots. C'est aussi ce qui me fait aimer l’Âme des Poètes. Nous reprenons des chansons, ce ne sont pas seulement des mélodies, mais aussi des paroles.

Relier l'instrumental au texte, c'est quelque chose que tu as toujours voulu développer ?

Non, je n’y ai pas spécialement réfléchi. C'est tout simplement ma  personnalité. Quand  j'avais 15 ans, je reprenais des chansons de Brassens à la guitare. Ce sont mes standards. C'est  quelque chose que j'ai  incorporé. Avec l'âge, je me rends compte que tous ces clivages, la volonté de mettre les choses que je fais dans des catégories différentes, sont un peu vains. Finalement, je fais simplement ce que je suis. Et cela se ressent de plus en plus, même dans mon rôle de sideman. J’ai une manière de jouer que je qualifierais de multi-artistique. Par exemple, je collabore avec  la  Framboise Frivole,  un  duo  musical  humoristique avec  lequel j'ai déjà  co-écrit trois spectacles. Cela  m’intéresse  d'utiliser  et développer ce goût du mot et cette facette humoristique que j'ai en  moi.  Précédemment, j'avais monté un spectacle intitulé "Le Reliquaire des Braves", basé sur les chansons de la guerre 14-18. Déjà à cette  époque, on  me taxait un  peu d'éclectisme parce que je jouais différents styles dans différents projets : du ragtime, des chansons françaises, du jazz moderne, du  dixieland... J'ai toujours eu un  peu du  mal à me mettre dans une seule catégorie.

D’où vient cet éclectisme ?

Des rencontres ! J'aime  bien  les gens et quand je trouve que  cela  se passe bien  avec  certaines personnes, j'aime bien rester avec elles et voir  un  peu ce qui  se passe. C'est ce qui  me plaît aussi dans ce métier, rencontrer des gens de toutes différences. Je pourrais citer par exemple ma rencontre avec le pianiste Jean-Philippe  Collard-Neven avec  qui  je collabore depuis 10 ans. Il m'a emmené sur un terrain  plus classique et parfois même contemporain et je l’ai amené au jazz. Cela m’intéresse d’interagir avec des univers musicaux différents du  mien. Par ailleurs, avec  ce  duo,  nous  avons développé différents projets connexes, comme une collaboration avec le quatuor Debussy ou plus récemment un  trio avec  le célèbre chanteur José Van Dam, dont tout le monde connaît la voix fantastique. On a monté un répertoire autour des chansons de Carlos Gardel que José avait envie  de  chanter depuis longtemps. On vient d’enregistrer un disque qui sortira en automne. C'est un projet qui me tient très à cœur. Quand j’avais 20 ans, les musiciens parisiens Marc Richard et Philippe  Baudouin m’ont  fait découvrir Carlos Gardel ainsi que  d’autres artistes comme Farid  el-Atrache, le joueur de oud libanais. Ce côté ethnique m'intéressait déjà à l'époque et revenir à Carlos Gardel me touche au plus haut point.

Quels sont les autres musiciens avec lesquels tu collabores ?

Je collabore toujours avec plusieurs  musiciens en Allemagne,  dont  le pianiste  Klaus  Ignatzek  avec qui  je travaille depuis 25  ans. On a déjà enregistré près d’une trentaine de CD’s ensemble, qui  ne sont d'ailleurs pas toujours distribués ici. Je  joue  aussi toujours avec  le trompettiste américain Claudio Roditi que  j’ai rencontré avec  Chet Baker  en  1982. On se connaît depuis longtemps et chaque année on fait une  tournée ensemble. On a déjà  enregistré 7-8 disques en trio avec  Klaus. En automne, on sortira un nouveau CD d’un concert que  l'on a donné en Autriche l'année dernière. En Belgique, je participe aussi  au projet WRAP  aux côtés  d’Alain  Pierre et Barbara  Wiernik, avec lequel on  vient d’enregistrer un  chouette CD. Comme l’Âme  des Poètes, c’est à nouveau un trio sans batterie, mais avec une instrumentation et une alchimie complètement différentes. C’est également un projet qui me permet d’aborder d’autres genres musicaux, la guitare 12  cordes d’Alain amène une touche un peu plus folk.  C’est un autre son que le jazz pur  et dur.

On te voit  aussi fréquemment avec des groupes multigénérationnels…

C’est vrai, j'aime le mélange des générations et personnellement c'est comme ça que  j'ai commencé la musique. J'ai été incorporé dans des groupes grâce à des musiciens plus âgés que  moi. Quand  on commençait la musique à l'époque, il était fréquent d’entendre : "Oh,  on  connaît un  petit jeune qui  a pris la basse, on va l'essayer !".
C’est comme ça que s’est passée ta rencontre avec chet baker avec qui, aux côtés de Philip  catherine, tu en  enregistré un disque en  trio que  l’on connaît tous ?
Pour  cet enregistrement, j'avais déjà  une  trentaine d'années. Mais c’est vrai que quand j'ai  rencontré Chet, je n'avais que  24 ans et je jouais de  la basse depuis seulement 4 ans. Mais avant ça des musiciens belges m’avaient déjà  accepté, je pense à Pol Closset, Léon Demol, Janot Morales, Richard Rousselet, Sadi… des gens qui étaient dans la place et qui ont donné leur chance à des jeunes musiciens et je participe à de nombreux projets de ce type. Il y a entre autres notre quintet avec Jean-Paul Estiévenart, Cédric Raymond et Bilou  Doneux. Un jeune musicien avec lequel j’aime aussi beaucoup jouer c’est le violoniste Alexandre Cavalière. C’est un musicien que je trouve très attachant, notamment par son incroyable capacité d’improvisateur. Il a la capacité d’improviser des dizaines de minutes en se renouvelant sans cesse. C’est vraiment un flot continu. Nous jouons ensemble au sein de son quintet et précédemment j’avais monté un trio avec  lui et le violoniste Renaud Crols. Je  suis toujours intéressé de  rencontrer des musiciens qui  sont des improvisateurs prolixes, et de  toutes les générations. J’ai  toujours aimé  jouer avec de jeunes musiciens, avec Eric Legnini et Stéphane  Galland quand  ils ont débuté,  avec Fabrice Alleman... Mais l’âge n’a pas vraiment d’importance, ce sont les personnes et la musique qu’ils  produisent qui m’interpelle. Récemment, j’ai rejoué avec le saxophoniste Bob  Mover, que j’avais déjà rencontré avec Chet Baker il y a trente ans. C’est un  improvisateur qui a quelque chose à dire tout comme Steve Houben qui  a lui aussi une personnalité et une voix propre. Sans parler de John Ruocco, qui  est mon vieux camarade depuis longtemps et un  des musiciens que je respecte le plus. Ils ont tous cette capacité à tenir le public en haleine par leur discours.

C’est fondamental pour  toi,  toutes ces relations intergénérationnelles qui  se créent dans et en dehors du cursus scolaire ?

Oui, c’est  par  ces échanges que  tout un  savoir se transmet  de génération en génération. Je pense qu’on oublie parfois que  le jazz est une  musique de tradition orale. C’est vrai qu’aujourd’hui, notamment avec les conservatoires, l’apprentissage est plus structuré et livresque, mais fondamentalement cela reste une relation de maître à élève. L’élève observe le jeu du  maître, essaie de le reproduire et puis d’y apporter sa touche. Dave Holland résumait ces trois stades de l’évolution du musicien en trois mots : imitation,  intégration, innovation. C’est  un  processus que l’on  ne peut faire qu’en  se frottant à d’autres musiciens plus expérimentés. Et puis, l’âge arrivant, du petit jeune qui promet, on passe sans s’en rendre compte de l’autre côté et on se retrouve dans le rôle du passeur. Et, je crois qu’effectivement, il y a une sorte d’expérience  que je peux transmettre,  un  certain sens de la pulsation rythmique notamment. Selon les affinités, je développe évidemment des relations plus privilégiées que d’autres. Hier par exemple, j’ai joué avec le jeune batteur Armando Luongo, on  est de générations différentes mais pourtant je me suis dit que l’on était sur la même longueur d’onde. Quand je joue  avec  Cédric  Raymond lorsqu’il est au piano, c’est aussi très évident. En plus du piano, il a l’avantage de jouer  fantastiquement de la contrebasse et lorsque l’on joue,  il sait très bien  de  quoi  on parle. C’est quelqu’un que  j’ai d’abord connu comme élève au  stage Jazz au  Vert et puis au  Conservatoire. Je l’ai vu évoluer toutes ces années et la relation entre nous a été clairement plus de maître à élève que de simple professeur à étudiant. Cette  transmission du  savoir, c’est un  peu comme un  400  mètres. Il y a un  peu un  passage de témoin. Il y en a un  qui  court plus vite que l’autre, mais cela n’a pas d’importance car on  va de toute façon vers le même but. J’aime ces rencontres intergénérationnelles et de manière générale, je me sens proche de n’importe quel musicien qui joue sérieusement notre musique.

Au-delà  de  l’enseignement  et d’une  vie  artistique bien  remplie, tu restes aussi très actif dans l’associatif…

Oui,  cela   fait un  peu  partie  de  cette  "école" des années 70.  Je crois en la collectivité. J’aime  bien que les gens se réunissent autour d’un projet. J’aime l’associatif  et les collaborations de longue durée. Je  ne me vois pas faire  mon  petit combat tout seul dans mon coin en essayant de m’en sortir moi-même et en me foutant du reste. J’aime bien qu’il y ait une dimension sociale dans ce que je fais.

Ce qui est dans la logique du jazz qui est une musique d’échanges.

Tout à fait, le jazz est une musique collective dans laquelle chacun a voix au  chapitre. Dans le jazz,  la somme des composants dépasse le simple résultat d’une  addition mathématique.  Cinq  musiciens ensemble cela  donne quelque chose de plus solide. C’est aussi ce qui m’intéresse dans la collectivité. Je pense aussi que le rôle de l’artiste dans la société est une chose sur laquelle on doit réfléchir toute sa vie. Quand on  est jeune musicien, on  essaie avant tout de s’en sortir, de prouver des choses, de trouver sa place et de la préserver. Mais il est aussi nécessaire de réfléchir à sa fonction d’artiste dans la société et de trouver au sein de sa propre personnalité un équilibre entre l’obéissance et la rébellion.

Et c’est un équilibre qui change au fil des années ?

Oui,  certains sont toujours rebelles à travers  tout. Ils veulent seulement  se consacrer  à leur  art sans faire aucun compromis. Mais on peut être aussi dans l’acceptation des choses auxquelles on ne peut rien changer. Par  exemple, il est inutile de  se rebeller contre la suite des harmoniques. C’est  une  réalité physique de la nature, une juxtaposition de certains sons qui ont un certain équilibre ou déséquilibre. On peut par contre se rebeller contre les choses sur lesquelles on peut influer, comme l’obligation de suivre certaines lois ou le fait de ne pas prendre de risques. La créativité permet pas mal de rébellion tout en
étant quelque part obéissant.

C’est une façon positive de vivre cette dualité…

Oui, et je pense que  l’on arrive  plus loin en  n’étant pas complètement rebelle. C’est la différence entre la rébellion et l’anarchie. Chacun doit à son niveau trouver son rôle politique et s’insérer  dans cette société,  qui  est tout de même assez particulière pour l’instant quand on  voit la montée de l’égoïsme et de la désolidarisation. L’individu est devenu le centre de  tout et il est difficile  de  trouver sa place dans ce schéma sans en être complice. Parfois, il y a des choses que l’on doit subir. Les subir, c’est déjà pas mal. Ce qu’il ne faut pas faire, c’est les amplifier. Je n’ai pas envie d’accentuer les déséquilibres de  la société autour de  moi. Je  n’aimerais pas être banquier maintenant. Je trouve que mon métier de musicien me convient mieux que celui de trader. Je n’ai pas envie de mener le monde à sa perte. J’ai plutôt envie  de  l’emmener vers quelque chose de  plus serein  et la musique est un  moyen que j’ai  trouvé pour inscrire ma vie dans l’univers.

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