Interview de Steven Delannoye

Salut Steven, en février et mars tu feras la double  tournée Jazz tour  des Lundis d’Hortense / JazzLab series avec ton New York Trio & Frank Vaganée. Peux-tu nous raconter l’histoire de ce projet ?

J’ai rencontré Desmond White (contrebasse) et Jesse Simpson (batterie) à la Manhattan School of Music de New York lorsque j’y ai suivi une  année de cours. On s’entendait  bien  et on  a  beaucoup joué ensemble. Il y a trois ans, lorsque que  je suis rentré en  Belgique, je les ai fait venir  pour  une  petite tournée avec  Frank  Vaganée  en  invité. A la  base, le projet, c’est Steven Delannoye New  York  Trio & invité, mais c’était tellement bien  avec  Frank  que l’on a continué à jouer  avec  lui ces trois dernières années. Lors de notre première tournée, on a sorti un disque enregistré live intitulé "Uptown". L’année suivante, pour notre deuxième tournée, on a sorti un nouveau CD, "Small World", sans Frank cette fois, parce que je voulais me concentrer sur le trio. Notre troisième disque, enregistré à nouveau avec Frank, sortira chez De Werf début février à l’occasion de la double tournée Jazz Tour / JazzLab. Pour moi,  cela a vraiment beaucoup de sens de faire  venir ce trio en Belgique. On avait déjà une petite  histoire en tant que groupe à New York  et je rencontre rarement des musiciens qui  jouent comme eux ici. Ils ont un super son et ils sont à la fois ouverts et 'groovy'. Je les adore musicalement et humainement. Et le fait qu’ils  viennent de New York,  c’est une petite  touche d’exotisme  en plus qui  aide pour trouver des concerts (rires). Depuis trois ans, le projet évolue et c’est d’autant plus chouette que  Jesse et Desmond se sentent de en plus à l’aise ici car ils ont rencontré de nombreux musiciens. Jesse profite souvent des jours de relâche de la tournée pour faire des sessions avec d’autres musiciens. Quant à Desmond, il va à Berlin où il connaît bien la scène jazz.

De quoi s’inspire la musique que  vous jouez en trio avec Frank ?

Lors de la première tournée, on jouait principalement des standards  de  jazz  avec   une  ou  deux compositions à moi.  On jouait très swing, mais en expérimentant avec  des structures ouvertes. Pour la dernière tournée, j’ai écrit tout un répertoire pour le  groupe.  Globalement,  notre  musique  vient du jazz, du swing et de l’improvisation, mais dans notre dernier enregistrement il y a aussi une couleur ECM. On a quelques compositions avec des introductions libres sur des pédales et cela  change la perspective musicale du groupe. La musique devient de plus en plus personnelle. Dans les autres groupes auxquels je  participe, j’ai  toujours besoin d’apporter  un  ou deux titres au répertoire pour me sentir plus à l’aise et en phase avec moi-même.

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’inviter Frank Vaganée qui comme toi joue du saxophone ?

A la base, je ne voulais pas d’un instrument harmonique. Quant à Frank, je me sens très proche de lui, on  se connaît bien humainement et musicalement. Je connais son jeu et lui m’a donné cours. On a une bonne complicité. Et avec  lui, il n’y a pas d’entourloupe, quand il dit qu’il sera là tu peux  compter sur lui avec  tout son feu ! Maintenant, j’ai toujours l’envie de jouer avec d’autres invités. Prochainement on fera  d’ailleurs une  date avec  Jozef Dumoulin. L’apport d’un  instrument harmonique sera  un  nouvel équilibre à trouver pour le groupe.

Tu as reçu une  bourse pour  étudier à new York à la Manhattan school of Music. comment s’est passée ton année là-bas ? Est-ce que  cela a changé ton parcours musical ?

J’ai  reçu une bourse de la B.A.E.F.  (Belgian American  Education Foundation)  qui  couvrait tous les frais d’inscription, de  location et de  séjour. Je  leur en suis très reconnaissant. Le pianiste Bram  De Looze  et le  batteur Lander  Gyselinck ont  obtenu cette bourse l’année passée, et avant moi il y a eu le saxophoniste Robin Verheyen et le guitariste Frederik  Leroux. Cette année m’a permis d’expérimenter et de  grandir. Je  vais plus de  l’avant et je gère mieux mon parcours professionnel. Au niveau de ma formation musicale, cela  a rempli quelques vides, notamment en ce qui concerne la connaissance du répertoire des standards de jazz et la façon de jouer le  groove.  Là-bas,  c’est grave  comment les musiciens jouent le swing, le funk, le hip hop... Même les amateurs ont un bon groove. C’est un aspect que l’on néglige un peu chez nous. On est parfois trop centré sur l’harmonie et l’aspect cérébral de la musique. Il y a ce cliché des noirs qui ont plus de groove que les blancs, ou encore dans les années 50, le jazz inspiré du blues des noirs et le jazz cool des blancs... C’est un cliché, mais qui  ne vient sans doute pas de nulle part, même si  personnellement je préfère ne pas trop généraliser. Ma formation musicale en Belgique était bonne. Elle était plutôt libre, ce qui  est cool. La Belgique  a produit des musiciens comme Philip Catherine, Bert Joris, Dré Pallemaerts… ce sont des musiciens qui se sont développés librement. Mais à New York, je cherchais justement un peu plus d’efficacité. Je voulais savoir comment certains aspects musicaux fonctionnent. J’ai suivi de supers cours de piano, écrit  de la musique et travaillé mon instrument deux heures par jour, ce que je ne faisais plus en Belgique car j’avais trop de concerts. Il fallait que je prenne le temps pour ça. Depuis que je suis revenu de New York, je suis beaucoup plus à l’aise. J’enseigne  deux  jours par  semaine dans le DKO (Deeltijds Kunstonderwijs). Cela me donne une  bonne base financière et je peux me concentrer uniquement sur les projets qui me tiennent à cœur.  Aujourd’hui, je suis content de mon  agenda.  Aller à New York m’a permis de patienter un peu au niveau professionnel et maintenant j’en récolte les bénéfices.

Aujourd’hui, en tant que saxophoniste, ce n’est pas évident de se construire une identité dans le jazz. quel est ton processus de recherche par  rapport à cela ?

Pour moi, il y a deux  aspects : la technique avec  les gammes, le son…  et l’inspiration  avec  les influences et les musiques que tu écoutes. Je m’entraîne techniquement, mais uniquement avec des exercices que j’aime. Je travaille aussi la flûte et la clarinette basse que j’adore.  Certains  exercices que je pratique me donnent parfois des idées pour  mes compositions. Au niveau des influences, quand je suis dans une  période d’écoute  concentrée, s’il  y a  un  saxophoniste qui  m’inspire,  je  n’écoute  que ça  pendant deux  mois. J’intègre  par  l’écoute.  Je ne  retranscris  pas. Certains  ont besoin de  jouer, moi  quand  j’écoute  intensivement,  ça   imprègne mon  jeu.  C’est  un  processus qui  peut paraître  un peu  paresseux.  (rires)  Ces cinq  dernières  années, j’ai dû écouter comme ça  une  dizaine de  saxophonistes  ou  pianistes  comme Craig  Taborn.  J’ai  eu une  période Mark Turner  et en l’écoutant, j’en suis naturellement venu à ses influences : Warne Marsh, Lee  Konitz…  J’ai  aussi  eu  une  période Joe  Lovano qui  renvoie à toute la tradition bebop mais aborde aussi les superstructures, le jeu "out"… Ce sont des matières que j’ai pratiquées lors de cours avec Dave Liebman  qui  est de  la  même génération que  Joe Lovano et John Ruocco. Il y a aussi une  parenté au niveau du son, avec le luthier François Louis qui fait leurs anches… Ils jouent des standards dans la tradition swing mais avec une approche très ouverte. Pour le moment, j’adore Tony Malaby et Ellery Eskelin.  J’ai  vu  un  concert d’Ellery  avec son Trio  New York au Singer à Rijkevorsel début novembre et ça m’a  complétement inspiré. C’est  pour ça que pour le moment je joue sur l’ancien  sax de Toine  Thys. Entendre Ellery, ça m’a donné envie d’avoir un vieux saxophone à côté de mon Mark VI qui a un son très clair et avec lequel je fais mes concerts. Ça me permet de  changer d’instrument  quand j’en  ai marre. Ils se  rafraichissent  et se complètent mutuellement. Donc voilà, mon inspiration est très  ouverte et basée sur l’écoute. Je n’ai pas un  apprentissage avec des  points bien définis que je travaille sur une période donnée. C’est à l‘inverse de musiciens comme Mark Turner qui  ont un  apprentissage très structuré et intense. Cependant, depuis mon année à New York,  ma méthode de travail est beaucoup plus claire et organisée. A la Manhattan School of Music, l’enseignement est tellement structuré que cela m’a  influencé. Là-bas,  tu as des devoirs bien précis chaque semaine. C’est presque inimaginable dans les Conservatoires belges. Je pense que l’enseignement pourrait y être plus structuré. Le jazz ce n’est pas qu’improviser, cela s’apprend aussi. Mon enseignement  en Belgique était  très créatif,  mais j’ai aussi dû beaucoup apprendre par moi-même.

En dehors de  ton trio, quels sont les projets auxquels tu participes ?

J’ai un autre projet international, un quintet intitulé Bright Noise que je dirige avec le saxophoniste écossais Ben Bryden. C’est un projet qui est aussi né à New York avec  trois autres musiciens new-yorkais. On joue une sorte d’indie-jazz-rock avec des mesures composées, un peu à la Brian Blade Fellowship. Le projet existe depuis quatre ans et chaque année nous faisons une  tournée. Mais, comme c’est très cher de faire venir tout le monde de New York, quand nous tournons en  Europe, Ben  et moi  collaborons souvent avec  d’autres musiciens comme le batteur berlinois Martin Kruemmling ou le guitariste hollandais Reinier Baas que nous avons aussi rencontrés à New York et qui sont revenus s’installer en Europe. Ce projet, c’est aussi une porte pour l’Angleterre et l’Ecosse  où  en tant que musicien belge il est très difficile de jouer.

Tu veux dire qu'en tant que musicien belge, pour toi il est essentiel de jouer à l’étranger ?

Oui et cela  me plaît beaucoup. L’Europe est un petit village. Avec Ryanair et Jetair, on peut aller partout. Je connais déjà pas mal de musiciens à Berlin et Amsterdam. Maintenant, il faut encore conquérir Paris ! (rires).  Avec le trompettiste Jean-Paul Estiévenart, on a l’intention d’y aller de temps en temps.

C’est grâce à ton année à Manhattan que  tu as pu créer ce réseau ?

Oui, le fait d’être isolé avec d’autres musiciens dans une école internationale ou un workshop permet de créer des contacts et d’envisager le futur. Les collaborations internationales permettent de  toucher de  nouvelles scènes. Avec ce  genre de  projets, au début, c’est un  peu  la  débrouille. Tu loges tout le monde chez les parents et les 5-6 concerts que  tu trouves paient juste les frais de  voyage.  Après, en persévérant, cela  prend plus d’ampleur et après 2-3 ans tu peux monter des tournées plus rentables et envisager les festivals.

Tu as encore d’autres projets ?

Oui, j’ai un duo avec le violoncelliste Lode Vercampt. On  fera d’ailleurs  un  concert au MIM le 14  janvier dans le cadre des Midis Jazz des Lundis d’Hortense. Nous sommes très ouverts au niveau de la direction musicale et on  aime bien les projets pluridisciplinaires. Par exemple, on  a participé à la réalisation d’audio-guides pour un  musée en composant un morceau pour chaque photo d’une exposition. Prochainement, on projette de faire de la musique sur des poèmes écossais. Cela vient de mes voyages avec Bright Noise. J’aime le mélange des disciplines artistiques. Je ne veux pas cloisonner mon aventure musicale au jazz. Dans le futur, j’aimerais collaborer avec un théâtre de marionnettes ou travailler avec un chanteur sur par exemple un répertoire de Josquin des Prés. Parallèlement à ces projets personnels, je participe aussi au DelvitaGroup, le projet de mon frère Peter qui est tromboniste et du batteur Toni Vitacolonna. C’est un groupe ambitieux qui mêle un quintet jazz à un septet classique. Ils viennent de sortir un super CD, "Yip & Yang". Il y a aussi le LG Jazz Collective, le projet du guitariste Guillaume Vierset en hommage aux compositeurs liégeois. Je ne suis pas de Liège et même pas de Wallonie, mais je joue dedans et c’est cool ! Je joue aussi maintenant avec Collapse qui vient d’enregistrer un nouveau disque pour le label Igloo. Mais aussi avec le groupe du chanteur Sander De Winne, le Jazz Station Big Band et parfois avec le Brussels Jazz Orchestra. Je collabore également au tout nouvel 'Orchestra' de Bruno Vansina avec John Ruocco et Magic Malik. Tous ces groupes combinés avec les cours, la composition et la vie en général, cela fait déjà beaucoup !

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