En tête-à-tête avec Toine Thys

Salut Toine ! Tu joues avec ton trio lors du Jazz Marathon, le 24 mai sur la grand-place de  bruxelles pour les Lundis d’Hortense.  Comment as-tu choisi les musiciens et l’instrumentation de ce trio ?

C'est une histoire qui  commence mal, mais qui  finit très bien ! Il y a 7 ans, un  bassiste me laisse tomber deux jours avant un grand concert avec un  trio. Je cherche en vain et sans succès un remplaçant. C'est sur le bon conseil d'Eric Legnini que je choisis un autre instrument et que je pense à l’organiste Arno Krijger. Dès le premier concert, j’ai tout de suite  été séduit  par cette instrumentation. L’orgue  ajoute une palette de sons et de volumes absolument incroyable à la formule intimiste du trio.

Dans les trios, il y a souvent une fonction qui  manque, soit il n’y a pas de basse, soit pas d’instrument harmonique. Avec l’orgue, ces deux fonctions sont remplies.

C’est  un  peu comme un  quartet  avec bassiste,  mais ce n’est  pas tout-à-fait  pareil. Arno est à la fois pianiste et bassiste. Il a une pensée musicale pour deux instruments et cela lui confère une grande indépendance. Dans  un  trio, il y a une grande interaction entre les musiciens. Lorsque que je ne joue pas et que je ferme les yeux, j’entends  un groupe complet alors que c’est un duo  orgue et batterie.

Et la rencontre avec Antoine pierre ?

Antoine a fait un  remplacement il y a deux ans. Arno et moi nous sommes tout de suite sentis  très à l’aise  avec lui.  Tout  était  très naturel : son jeu, son plaisir de jouer et son caractère positif. L’excellence musicale doublée d’un  caractère  joyeux et  positif, c’est une très bonne combinaison !

Je suis venu vous écouter récemment au théâtre  Marni pour la sortie de votre cd "grizzly", et cela m’a frappé d'entendre la façon dont Antoine  s’est  vraiment intégré à l'univers musical du trio. c’est un univers très imagé. peux-tu nous en parler ?

La musique de ce trio est  un  mélange de concret et d’abstrait, de terre et d’air. Elle est basée sur des mélodies et des claves rythmiques parfois très simples, couplées à une harmonie qui  donne une certaine abstraction  aux compositions.  J’ai  envie que l’on s’envole, mais en ayant les deux pieds bien dans la terre. Une bonne partie de mes compositions trouve son influence en partie dans les rythmes africains. Je dirais plutôt : "dans ma rencontre avec les rythmes africains", car je n’ai pas du  tout la prétention de faire de l’afro  jazz. Ces deux dernières années, j’ai  fait plusieurs voyages en Afrique de l’Ouest.  Cela m’a  enchanté, nourri et changé. Le rythme y est omniprésent et c’est l’élément central de la musique. Du coup, j’écris dans cette direction pour susciter certains éléments que j’ai envie d’entendre dans la batterie et dans l’orgue. J'ai eu aussi une période où  j’ai visionné beaucoup de films du réalisateur Werner Herzog, qu’un ami plasticien, Bernard Gigounon, m’a conseillés. Du coup, emballé, j'ai  composé 5 ou  6 chansons sur le disque qui  trouvent une origine directement de son travail.

Qu’est-ce qui  t’a inspiré plus particulièrement dans ces films ?

Sa voix  hypnotique !!  Ce qui m'intéresse chez Herzog, c'est la curieuse relation qu'il crée entre le documentaire et la fiction. Par exemple, il y a ce documentaire sur cette jeune   femme   rescapée   miraculée   d’un crash aérien dans la jungle péruvienne. Cela pourrait être  un   fait  divers sensationnaliste sans grand intérêt, mais la façon dont Herzog traite ce sujet amène une dimension humaine qui  me touche. Je trouve aussi les musiques que choisit Herzog pour ses films sont extraordinaires, elles me bouleversent littéralement.  La musique que j’écris  n’est donc en rien une nouvelle BO pour ces documentaires. Elle est simplement inspirée de son travail.

Tu partages aussi cette influence cinématographique avec tes deux musiciens ?

Pas vraiment, c’est avant tout une inspiration qui intervient dans mon travail de composition. J'aime encore, comme un  petit, qu'on  me raconte  des  histoires   !  J’aime aussi beaucoup partager ces histoires avec le public. Les spectateurs m’expliquent que cela leur donne une clé pour entrer dans ma musique, ils la visualisent avec mes histoires, d'où peut-être cet univers imagé dont tu as parlé.

Oui, en concert, ta présentation est très chouette, elle participe à installer une certaine atmosphère. cela fait aussi partie de ton personnage…

C’est quelque chose que je me suis découvert au fil des années. Oui,  cela fait partie de ma personnalité et aujourd'hui partie intégrante de mes spectacles. Mon  entourage tout proche m'encourage  car il paraît que c'est une évidence. J’aime parler à mon public et j'improvise beaucoup mes présentations tout autant que mes solos d’ailleurs. On m’a parfois reproché que ce n’était pas adapté à l’univers  du  jazz…  Je ne suis  pas sûr, ces gens se trompent peut-être, ça n'a pas beaucoup d'importance. Dizzy  Gillespie, par exemple, était  un  véritable showman, sans pour autant nuire à la qualité de sa musique. D’une certaine manière, je suis dans cette lignée-là !

C’est  ton deuxième cd  en trio avec Arno Krijger.

Oui,  "Grizzly" vient tout juste de sortir, en février, sur le label Igloo.  En fait, c’est mon huitième album et le second sous le nom du Toine  Thys  Trio.  On a bien travaillé ensemble avec le label Igloo  et Bartok Management sur le graphisme, la presse, le son et l’ordre des chansons pour essayer de fabriquer un  "objet" complet qui  ait du  sens. On a vraiment pris beaucoup de plaisir avec les concerts que nous avons donnés pour la présentation du CD en Belgique et en France. A Paris, nous avions invité le guitariste Hervé Samb à nous rejoindre. Il a très vite compris ce dont on avait besoin et c'est avec aisance et élégance qu'il s'est inséré naturellement dans le son d’un  groupe qui  existe depuis
7  ans. Pour ce concert, Igloo  avait mis en place un  partenariat avec la radio TSF Jazz qui a promotionné, enregistré et retransmis le concert en direct. C’était  un  réel plaisir de travailler avec des professionnels. Nous avons plusieurs festivals prévus pour les mois à venir, dont la Grand-Place  pour la Journée des Lundis  d’Hortense.  Pour ce concert, Antoine  (qui   étudie  à New York) sera remplacé par Karl Jannuska à la batterie. Karl est un camarade de longue route et il a déjà fait une semaine de concerts avec le trio. C’est  aussi  un  batteur d’un  niveau extraordinaire, à ne pas rater.

Ton album jouit d’un partenariat avec tsf, en france, c’est super. J’étais surpris dans le sens où  c’est  une radio qui  a une programmation assez mainstream, alors je me demandais comment toi tu situes  ton trio dans la carte stylistique du jazz ?

C’est une bonne question… Il faut dire tout d’abord que je m’en fous complètement ! (rires).   C’est   le  cadet  de  mes  soucis  de savoir si ma musique est plutôt free-bop ou acoustico-électrique... Disons que c’est une musique qui  est ancrée dans une histoire du jazz acoustique, mais qui fait aussi référence à plein d’autres choses. On va appeler ça du  jazz moderne joué avec une énergie de la dernière chance. C’est un état d’esprit qui est naturellement présent chez les trois musiciens.

Ce que j’aime, toujours par rapport au concert que j’ai vu, c’est que vous travaillez les textures et dans les nuances, et pas seulement des solos. Les sons de l’orgue, ton jeu à la clarinette, le discours rythmique d’Antoine… tout cela nous emmène parfois dans des régions très inattendues…

Oui, avec ce nouveau répertoire et ces musiciens,  il  y  a beaucoup de contrastes. Un morceau qui  monte très haut en volume et en intensité peut s’enchaîner avec un  morceau extrêmement lent et calme, joué à la clarinette basse. Parfois les gens me disent qu’ils préfèrent l’un ou l’autre aspect. Je pense que c’est justement ce mélange des deux qui  fonctionne le mieux et qui  met en valeur la musique. Cela me fait plaisir que tu fasses référence aux textures car je suis très attentif  au son du  groupe. Je suis  content que l’on  soit  arrivé à créer à 3 une espèce de bulle sonore. Elle est volumineuse, mais toujours chaleureuse. On a porté une grande attention au travail du son pour cet enregistrement. Le technicien new-yorkais Katsuhiko  Naito a d’ailleurs bien su reproduire ce son sur l’album.

Pourquoi avoir choisi "grizzly" comme titre d’album ? c’est ton côté animal ? (rires)

Parce  que  c’est   court, et  que ça  sonne bien ! Plus sérieusement, je fais référence au documentaire "Grizzly  Man" de Werner Herzog qui raconte l’histoire vraie d’un jeune américain qui décide d’aller planter sa tente au milieu des ours grizzlis en Alaska. Werner a récupéré les rushes de ce garçon, un  peu fou, qui se mettait en scène au milieu de ces géants carnivores, et en a fait un documentaire poignant à la fin tragique.
J’ai composé ce morceau en m'inspirant plutôt du personnage, son côté euphorique, fou, faut-il bien le dire, plutôt que sur le côté tragique. J’en ai fait un  morceau afro-beat avec une mélodie très rythmique qui n’a pas grand-chose  avoir avec l’Alaska.  Et pourtant, quand je joue ce morceau, j’ai dans un coin  de ma tête l’image et le souvenir de ce garçon. Pour revenir à l’aspect "accrocheur" du  titre de l’album. Céline (Bartok Management) est d'une aide précieuse. C'est elle qui choisit et trouve les idées pour les visuels, nous encourage à travailler sur la communication, l'information, la visibilité. La musique est bien entendu le fondement, mais il n'est pas interdit de réfléchir à la manière de toucher les gens, de se faire connaître un peu, si on veut partager sa musique avec un public… surtout dans un monde où le Jazz et beaucoup d’autres musiques sont occultées du paysage médiatique.

Peux-tu nous parler de tes autres projets, tu as notamment un spectacle pour enfants ?

Sur   commande des Jeunesses  Musicales, j’ai   écrit   et  composé un   spectacle  pour enfants qui  mêle théâtre et musique. Mes comparses dans ce projet sont Jens Bouttery à la batterie  et Eric  Bribosia aux claviers. On s'amuse beaucoup avec ce spectacle, et il  tourne très  bien. C’est  génial de voir  les enfants réagir à l’histoire  et au Jazz. Ça donne d’ailleurs à réfléchir à ce qui arrive aux oreilles des petits lorsqu’ils grandissent,  tant  cette  musique semble  être accueillie naturellement quand ils ont 5 ou
7 ans…

Prendre plus de risques au niveau de l’éducation en présentant des musiques comme le jazz, les musiques du monde…

Oui,  et dans les clubs aussi.  Par exemple, quasiment tous les grands clubs parisiens organisent le dimanche des matinées musicales pour les enfants. C’est  une pratique que l’on pourrait étendre ici. Ce serait super et plutôt un bon calcul, car les enfants, c’est le public de demain.

Tu as d’autres projets ?

Oui, toujours ! J’ai un groupe complètement différent avec Patrick Dorcean à la batterie, Niels Broos aux claviers et Dries Lahaye  à la basse électrique qui  s’appelle  DERvISH. Je  joue avec plein d’effets  électroniques sur mon saxophone. C’est  dans un  registre groove, à la limite jazz électro. Récemment, on a sorti un  premier EP intitulé "Abstracks". Et puis, il y a l’école des "Ventistes du Faso". C’est  une série  d’ateliers  que je donne au Burkina Faso avec le trompettiste  Laurent Blondiau. L’idée  est  de développer la pratique  des  instruments  à  vent dans  cette partie de l’Afrique de l’Ouest. Dans ce pays incroyablement musical, les ‘ventistes’ sont assez rares et pourtant très recherchés. C’est  une expérience musicale et humaine inouïe.   Le   proverbe  burkinabè   "on    est ensemble" est un exemple emblématique de leur solidarité, d’une façon de tous se mettre sur un pied d’égalité. C’est bluffant. C’est pour cette raison que je suis très actif au sein du  FACIR (Fédération des Auteurs Compositeurs   et  Interprètes,   www.facir. be).  C’est  un  regroupement de musiciens qui  défend la cause de la musique et des musiciens en Belgique, francophone pour le moment. Cela me prend beaucoup de temps et d’énergie, mais je le fais avec plaisir car j’ai la conviction profonde que la culture et la musique sont vraiment d’une importance capitale  dans la vie. C’est  un  combat pour la diversité musicale et culturelle qui  touche tout le monde. Nous voulons remettre la culture et les créateurs au centre des débats. Les  musiciens sont les fabricants de la musique mais aussi les experts du terrain, et ils doivent être reconnus comme tels. Notre expertise a été sans voix  pendant de nombreuses années, et il est plus que temps que les musiciens, les auteurs et les compositeurs se représentent  eux-mêmes. On  remarque souvent  chez les décideurs politiques et beaucoup d’autres professionnels  une sorte de méconnaissance de la réalité des musiciens.

Toine, merci pour cette présentation et on se retrouve tous le 24  mai sur la grand-Place de Bruxelles pour faire la fiesta avec ton trio !

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