La géométrie variable de Raf D Backer

Salut Raf, parles-nous un peu de ce beau projet avec lequel tu vas faire la tournée Jazz tour des Lundis d’Hortense en février et mars.

Il s’agit d'un trio à géométrie variable au niveau de l’instrumentation puisque je joue du piano, de l’orgue Hammond mais aussi du Fender Rhodes et des Clavinets. Je tenais aussi à avoir le son de la contrebasse et de la basse électrique. Ça me permet de jouer sur les textures et de passer d'un son très acoustique avec le piano à un son beaucoup plus électrique sur les claviers. Pour développer l’identité musicale du projet, j’ai suivi trois grandes lignes. Il y a d’une part, le rhythm & blues de la Nouvelle-Orléans avec en référence des pianistes comme Professor Longhair, Allen Toussaint ou encore Dr John. D’autre part, un côté plus funky pour lequel je me suis inspiré des disques d’Herbie Hancock avec les  Headhunters, parus  au début des années 1970, mais aussi de certains disques enregistrés à la même époque par les Meters, un groupe de la Nouvelle- Orléans. Et puis, le troisième axe qui  me tenait  à cœur, c’est le côté plus "churchy" qu’on   retrouve  évidement  dans   le  gospel mais aussi dans la musique soul des sixties. J'ai beaucoup écouté le pianiste Les McCann, plus particulièrement ses collaborations avec Eddie Harris. Je pense entre autres au disque  "Swiss Movement" enregistré live au Montreux Jazz Festival… Tous  ces styles me touchent et façonnent mon jeu. Je pense que ce qui  relie l'ensemble et ce qui  me sert de fil rouge, c'est le groove qui y est constamment présent.

En effet, ce sont trois styles de jazz dans lesquels le groove est particulièrement mis en avant.

Oui, avec ce trio j’avais envie de me recentrer sur ce que je sentais  vraiment. Collaborer aux projets des autres, c’est toujours très enrichissant,  mais il y a toujours bien un moment où tu dois faire des compromis ce qui peut être parfois frustrant. Je me suis dit qu’il fallait que je fonce sur mon propre projet, pour qu’en tout cas sur la musique il n’y ait aucun compromis.

Et comment as-tu fait le choix de tes camarades de trio ?

Il y a Cédric Raymond à la basse  électrique et à la contrebasse et Lionel Beuvens à la batterie.  Cédric, c’était  une évidence. Ce que j’apprécie particulièrement chez lui, c’est  son intelligence musicale. Quel que soit le style dans lequel il se retrouve, il sonne toujours très juste et dans l’esprit. Je savais qu’avec la musique de mon trio cela fonctionnerait parce qu’il partage aussi toutes ces influences. Et puis, au-delà de cet univers musical commun, nous sommes humainement très  proches. Pour moi,   ce sont deux facteurs très importants pour une collaboration. Pour la batterie, je cherchais quelqu’un qui puisse avoir ce groove tout en apportant une grande créativité  et un  son très jazz acoustique. J’avais pensé à Lionel et c'est en l'entendant dans le Soul  Quartet de Laurent Doumont que je me suis dit que ça pouvait vraiment le faire. On a fait une date ensemble et effectivement le courant est passé très vite. Tout ce que j’avais envie d’entendre au niveau des textures sonores, des idées et de la créativité était là.

Pour revenir à ces trois styles qui  sont au départ de ton trio, c’est assez rare en belgique, et même en europe, qu’un jeune musicien soit d’abord attiré par ces influences groovy. on a souvent tendance à dire que nous sommes une culture plus ancrée dans l’intellect et que ces swings et grooves-là font  plutôt  partie  d’un   héritage  culturel dont on  s’imbibe quand on  grandit aux etats-Unis. comment ça t’est arrivé ?

D'une certaine façon, je suis revenu à mes premières amours. Adolescent, je voulais sonner comme Ray Charles. J'étais fasciné par sa voix  et sa façon de jouer du  piano. Un  peu plus tard, j'écoutais  Oscar  Peterson en boucle… Son  time et son groove sont parfaits. Après quelques temps, je me suis un  peu détourné d'Oscar. J'avais besoin d'écouter d'autres choses, d'ouvrir mon jeu… J'essaie d'être le plus curieux possible et de me nourrir d'un maximum d'influences pour "moderniser" mon jeu et développer des  éléments  originaux. Mais, ce qui   est assez marrant et paradoxal, c'est que plus j'avance et plus je remonte loin  dans l'histoire du  Jazz. Mais ça me va, je pense de toute façon que plus les racines sont profondes, plus la musique peut se développer. Pour le côté New Orleans, ce qui me fascine dans cette  musique c'est  la vitalité et  la force qu'elle dégage ! Je suis de plus en plus attiré par ça et par le folklore qui  y est lié. Je trouve cette musique magnifique et puissante. C'est  une musique populaire, mais en  même temps  sophistiquée   sous  bien des aspects. C'est  peut-être cette double dimension qui  m'attire et que je recherche à travers  cet héritage-là. J'aime l'idée  que même si on  va très loin  musicalement, on puisse  toujours garder une pulsation bien présente et que d'une certaine façon, on puisse  toujours danser sur la musique. Du coup, je ne me suis jamais vraiment posé la question  de savoir si j’étais  plus ou  moins le seul à m’inscrire  dans ce langage ici  ou si c’était ou pas dans ma culture. C’est simplement quelque chose que j’ai ressenti et aimé. Et lorsque je me suis  décidé à faire mon projet,  l’essentiel  m’a  paru d’être  le plus sincère et authentique possible. Si tu donnes et fais ce qui  te touche, tu auras probablement plus de chance de toucher d’autres personnes.

Comment as-tu trouvé ton identité parmi ces différentes racines du jazz ?

J’ai essayé de trouver quelque chose de personnel par rapport à la texture des sons, c’est pour ça que je passe du piano à l’orgue. J’ai aussi essayé d’avoir une vision peut-être plus contemporaine.

Oui, ce sont des musiques ancrées dans l’histoire, mais qui  ne sont pas pour autant figées dans le temps.

Elles sont vivantes et elles le resteront tant qu'on aura des choses à dire et tant qu'on essaiera de nouvelles choses. Dans l'improvisation, j'essaie de trouver mon propre phrasé, mon esthétique, en combinant des éléments "modernes" à des éléments plus "classiques". Après, je pense que le plus important n’est peut-être pas dans le choix des notes, de l’harmonie  ni dans le fait de trouver quelque chose de fondamentalement neuf, mais plutôt de simplement exprimer des choses sincèrement. Et puis, même si on  s’inscrit  dans une esthétique définie, dès le moment où l’on est le vecteur de la musique, on  y laisse  inévitablement quelque chose de soi.

La production de ton cd a été assurée par Eric Legnini et Daniel Romeo, comment cela s’est-il passé ?

En fait, je jouais dans les groupes de Marc Lelangue et de Laurent Doumont dans lesquels jouait aussi le bassiste Daniel Romeo. A ce moment, je commençais à écrire de la musique et à enregistrer des démos. J’avais envoyé quelques titres à Daniel pour avoir son avis. C’est quelqu’un que j’estime beaucoup, et s’il y a bien une personne qui maîtrise le sujet du groove, c’est lui. Il a été super emballé par ce qu'il a entendu et il m’a proposé de m’aider  à produire le disque.  Il en a parlé à Eric qui a aussi été très enthousiaste et ils m’ont proposé de faire la direction artistique du  projet. Cela m’a énormément touché que cette proposition vienne d'eux, c’était une reconnaissance des pairs, ou  plutôt des aînés,  très importante pour moi.

Et la paire parfaite pour cette musique-là !

Oui, cela m’a conforté dans l’idée que j’étais dans le bon. Leur  aide a été plus que précieuse.  Ils ont dirigé les séances studio et c’était vraiment très confortable. Comme j’avais une confiance absolue en eux, je pouvais vraiment me concentrer sur le jeu et me détacher du reste, notamment du choix des prises, des doutes sur la nécessité ou  non d'en refaire… C’est eux qui  prenaient ça en charge. On a aussi pas mal discuté du choix des tempos, des formes des morceaux, de la longueur des solos… C'était vraiment très intéressant et puis, ils ont une grande expérience du  son et des techniques d'enregistrement.

C’est vrai qu’en belgique, la plupart des leaders font ce travail eux-mêmes, c’est plutôt aux etats-Unis qu’il y a cette tradition de directeur artistique. pour toi, c’était un plus ?

C’était complètement libérateur. Tu ne penses plus qu’à jouer la musique et à donner le meilleur de toi. Après  la prise, une fois que j’entendais  dans le talkback : «  C'est la bonne ! Venez écouter », c’est que c’était bon. Je ne me posais pas la question. Cela a favorisé une osmose pendant les trois jours d’enregistrement. Je suis vraiment content du  disque. C’est une photographie du moment. Je vais évoluer vers d’autres musiques et développer encore mon jeu, mais je pense que c’est un disque qui ne vieillira pas parce que l’esprit qui est dessus est bon.

Tu veux dire qu’il y a là quelque chose d’intemporel...

Oui, pour moi, il y a un truc magique qui s’est passé. Je le dois évidemment à mes camarades  Cédric et Lionel mais aussi à Eric  et Daniel pour leur énergie  et  leur présence lors de cet encadrement.

C’est un groupe avec lequel tu veux continuer ?

Oui  bien sûr, mais dans un  avenir proche je vais d'abord me concentrer sur un  autre projet avec orgue Hammond, guitare et batterie. Il s'agit d'un tout nouveau groupe avec Lorenzo  Di  Maio et  le batteur  français  Thomas  Grimmonprez. On  est encore dans l'écriture  de la musique mais on  fait ça à trois, chacun amène des compos qu'on teste ensemble. Pour en revenir à mon trio, le premier disque n’est que le début de quelque chose. Je ne sais  pas encore exactement quelle direction je vais prendre pour la suite. Je pense que le groove sera toujours présent et les éléments qui  ont façonné le premier disque seront toujours là en toile de fond, mais j'ai envie d'explorer d'autres choses et d'autres facettes de mon jeu… Je dois prendre du  temps pour réfléchir et réécrire un nouveau répertoire.

Parallèlement à ton trio, tu participes à différents groupes. peux-tu faire un petit tour d’horizon de tes collaborations ?

En ce moment, j’enregistre le prochain disque d’une  chanteuse canadienne  qui  s’appelle  Kellylee Evans et qui  joue beaucoup en France et en Europe. C’est un disque produit par Eric Legnini. J’accompagne aussi la chanteuse Beverly Jo Scott, c’est un univers folk,  blues et rock.

Et elle sait chanter BJ, ça c’est sûr !

Oui, c’est une très chouette chanteuse avec une voix vraiment authentique. Je participe aussi au nouveau trio du  guitariste Maxime Blésin avec Matthias De Waele à la batterie. Et puis, j’accompagne occasionnellement des projets lorsqu’ils  ont besoin de moi, comme Bai Kamara Jr ou Laurent Doumont… J'aime aussi beaucoup jouer avec Chrystel Wautier qui m'appelle de temps en temps.

Pour revenir à l’orgue  Hammond, c’est  un instrument qui  a la couleur d’une certaine époque et en même temps qui  ne vieillit pas. comment le vis-tu ?

C’est un instrument qui fait partie des classiques qui  ne prennent pas une ride et que l’on  pourra toujours se réapproprier. Il y a une âme dans cet instrument. Le son est vivant.

Tu joues un vrai orgue Hammond b3 ou des sons d’imitation ?

La plupart du  temps,  je joue avec un  B3, mais pour mon dos je suis en train de réfléchir  à une solution plus légère. C’est un modèle portable, mais il pèse tout de même 140 kilos… C’est un enfer à déplacer. En fait, je suis  arrivé à l’orgue  parce que je jouais dans  le  groupe du   batteur  Santo Scinta avec le guitariste Marco Locurcio, le saxophoniste Hervé Letor et le bassiste Jacques Pili.  Santo avait vraiment envie de la couleur de l’Hammond  dans son groupe, mais à l’époque  je n’en  jouais pas. J’ai  essayé plein de claviers branchés sur des cabines Leslie pour me rapprocher le plus possible du son. Finalement, j’ai dû me rendre à l’évidence qu’il fallait le vrai ! J’ai mis des mois à le trouver. J’ai été le chercher en Autriche. C’était toute une histoire d’ailleurs...

Et puis ça s’entretient aussi…

Oui,  mais  ça  va, c’est  robuste  !  Et  puis avec ces  instruments,  s’il  y  a une panne, tu peux toujours tout réparer.  Ce qui  n’est plus forcément possible avec les claviers d’aujourd’hui. Pour moi,  c’était important d’avoir LE son ! Avant,  je jouais déjà un peu d’orgue  sur des claviers, mais en fait si tu n’as pas le bon  instrument, tu dois faire beaucoup plus d’efforts et le jeu n’est pas naturel. Le son des instruments d’époque te renvoie quelque chose qui  est très inspirant.

Tu aimes les textures sonores et tu es finalement plus devenu un claviériste qui a une palette de couleurs qu’un pianiste.

Oui,  j'aime  ça, mais j'essaie  d'être autant pianiste que claviériste. Les deux sont pour moi tout aussi importants et indissociables. D'ailleurs sur les quatorze pistes de l'album, je joue autant de piano que de claviers. Au-delà des deux pièces en piano solo, il y a six titres  au piano et six aux claviers. Pour le coup, ça n'était même pas volontaire, j'ai écrit les morceaux et je les ai presque tous testés dans plusieurs configurations jusqu'à définir  celle qui  me semblait la plus adéquate. C'est  vraiment un  hasard complet que j'en sois arrivé à cet "équilibre". Ceci dit, j’aime vraiment le son de ces instruments  vintages et le fait que leurs possibilités soient infinies. Pour le moment, je fais des essais avec des pédales d’effets pour détourner le son. Ce sera probablement une des nouvelles pistes pour mon prochain disque. J’essaie par ce biais d’ouvrir ma créativité et de susciter de nouvelles idées. Un groupe qui a cette  volonté de "dépoussiérer"  l’Hammond, et que j’adore, c’est  Martin, Medeski & Wood.  L’utilisation que John Medeski fait des  tirettes  harmoniques de l’instrument est sublime et originale. Il ouvre vraiment une brèche. Chris Wood prépare ses basses en plaçant des pinces en métal sur les cordes pour produire de nouveaux sons. Billy Martin  est aussi  très créatif.  Ce n’est  pas juste un  batteur. Il est également percussionniste.  Il utilise des accessoires  variés et amène de nouvelles couleurs. C’est  une démarche qui m’intéresse.

En jazz, le travail des textures n’était pas là dès les débuts. A part pour les grandes instrumentations,  on   joue  souvent  avec les mêmes textures. cette recherche vient plus de la culture rock et soul.

Oui,  peut-être, il est  vrai que dans le cas précis du trio piano, on est souvent dans une configuration assez classique avec contrebasse et batterie et du coup une orchestration relativement figée. C'était aussi une de mes réflexions dans l'écriture des morceaux et un choix d'essayer de me démarquer avec cette  formule plus "atypique". Le fait que j'évolue également sur la scène Pop-Rock a probablement dû m'influencer dans ce sens. Ceci dit, je crois qu’avoir  sa personnalité
à travers le son est aussi au cœur du  jazz. Développer un  son et un  timbre personnel, fait partie de l'esthétique du musicien. C’est peut-être moins évident pour le piano qui offre moins de latitude à ce niveau, même s’il y a le touché et la possibilité de le préparer mais j’essaie justement de poursuivre cette recherche avec mes instruments vintages…

On vous invite tous à venir écouter raf en trio avec tous ses joujoux !

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