Interview de Jean-Paul Estiévenart

Salut  Jean-Paul. Le  nouveau  groupe dont  beaucoup  de   musiciens  parlent pour le  moment, c’est  ton trio avec le contrebassiste samuel gerstmans et le batteur Antoine pierre. comment est-ce que ça se passe ?

On a sorti notre premier album, intitulé "Wanted", chez De Werf en septembre 2013 et on a fait quelques festivals et showcases: Mitra  Jazz à Liège,  la Journée des Lundis d’Hortense lors du Brussels Jazz Marathon, le Belgian Jazz Meeting et Propulse. Comme Antoine est parti étudier à New York, j’ai mis le trio un peu en stand-by, mais on donnera tout de même des concerts. On  jouera au Théâtre Marni le 27 novembre et on  fera la double tournée Jazz Tour  / JazzLab  Series en janvier et mars 2015. Sortir un  disque chez  De Werf et faire les deux tournées, c’était mon objectif de départ pour le trio.

Et musicalement, comment définirais-tu la voie que tu as trouvée là ?

Le  trio  c’est   vraiment  la  formule  dans laquelle je me sens le plus à l’aise  pour le moment. Au niveau du  son, ça me laisse beaucoup d’espace pour développer mes idées   harmoniques  et  rythmiques.  Sam et Antoine communiquent beaucoup d’informations dans leur jeu et cela me donne tout le temps plein d’idées. Il n’y a jamais un moment où  la musique retombe. C’est toujours intense.  Harmoniquement, j’ai  beaucoup de liberté. Je peux même à la limite changer des accords mineurs en majeurs et modifier ainsi les couleurs du  morceau, du moins quand la contrebasse ne joue que la fondamentale et pas les accords. J’aime par exemple changer la fin  des morceaux en jouant d’autres accords, comme des accords suspendus. En  trio, Sam est aussi plus libre. Il change les grilles et parfois les structures. C’est  plus facile à faire en trio car il y a moins de musiciens qui  interagissent.

Vous  travaillez plutôt sur des structures mouvantes ?

Il y a des parties fixes, mais la plupart des compositions sont assez ouvertes au niveau des improvisations. On peut tout casser, comme on peut rester sur une grille harmonique, ou rester sur un  accord au milieu de la grille. Si Sam décide de le faire, je le suivrai. Sam et Antoine  sont très intelligents musicalement. Ils réagissent   au quart de tour. Il y a une belle connivence entre nous et humainement on  s’entend  aussi  super bien.

J’ai l’impression qu’il y a une grande culture du trio avec piano et du trio avec saxophone, mais très peu du trio avec trompette.

En  effet,  mais il y avait par exemple dans les années 70 le trio de Charlie Haden avec Don  Cherry et  Ed  Blackwell. C’est  une de mes influences. Mais globalement j’ai plutôt comme références des trios avec saxophone ou des quartets avec saxophone, trompette et section rythmique comme celui d’Ornette Coleman. Justement dans ce quartet d’Ornette avec Don Cherry, le solo de trompette est en trio et je trouve le son incroyable. La trompette  est  deux, trois et parfois quatre octaves  plus haut que la contrebasse et cela donne beaucoup de contrastes. Le son est brillant et il y a beaucoup plus de distance  que dans un  trio avec saxophone ténor qui  lui  joue plus dans les graves. Le trio avec trompette  est  une formule difficile. Cela demande beaucoup de travail car la trompette peut parfois paraître séparée de la section rythmique.

Je trouve que votre trio est très ancré dans la tradition jazz mais en même temps très moderne dans le jeu. comment te positionnes-tu par rapport à ça ?

C’est  exactement  ce que je veux faire, un son acoustique  "jazz des années 50"  mais joué de manière plus libre et avec une sonorité plus actuelle.

Comment le trio est-il perçu par le public et les organisateurs ?  Moderne, traditionnel ou entre les deux ?

Cela dépend.  J’en ai discuté avec des programmateurs de musiques improvisées qui me disent que cela sonne trop traditionnel, et avec des programmateurs plutôt branchés jazz traditionnel qui  trouvent le projet trop difficile. Pour ma part,  c’est  une période de ma carrière comme ça. J’aime jouer en trio pour le moment. Je ne sais pas encore ce que je ferai après.

On te voit dans beaucoup de projets où les leaders t’appellent  en tant  que sideman pour jouer ceci ou cela. est-ce que le trio te permet de mieux trouver ta vraie identité ?

Oui, je le pense. En tout cas, je me sens plus à l’aise en trio.

Parlons justement des projets dans lesquels tu es sideman. Quel est l’horizon pour le moment ?

Je  fais  partie   de  beaucoup  de  groupes qui  jouent des musiques très différentes. J’aime  bien toucher un  peu à tout. Je joue de la musique Gnawa avec Marockin’ Brass. C’est un  univers que je ne connaissais pas avant  et c’est  un  peu mon point d’attache avec la "musique du  monde". Je joue aussi avec Comboio, un  projet plutôt orienté musique brésilienne et argentine avec Manu Comté et des  musiciens  de Soledad.  D’un autre côté, je joue aussi avec Manolo Cabras Quartet, Collapse, Teun Verbruggen 4tet qui font une musique plus ouverte. Je fais aussi partie  des sections  de cuivre de Mariana Tootsie Tribute to Etta James, Little Collin, Bai Kamara ou Lady Linn.  Je joue aussi pas  mal en grande formation :  MîkMâäk, Jazz Station Big Band, quelques remplacements avec le BJO…   J’en oublie sûrement. Je suis  très content car je participe à des groupes qui sont de mieux en mieux chaque année et qui ont de meilleures opportunités de concerts. Avant, je jouais souvent des concerts dans des cafés. Je crois aussi que c’est normal, je suis arrivé sur la scène très jeune et il fallait le temps que j’apprenne. Je pense que je commence à avoir un  niveau potable et assez solide.

Tu  es dur avec toi-même, tu as tout de même une belle réputation qui  te précède partout ! tu  es quelqu’un  d’extrêmement rigoureux, travailleur et très exigeant avec toi-même… comment le vis-tu ?

Je suis exigeant avec tout le monde. J’ai une idée assez claire de mes attentes, mais je ne dirai jamais à quelqu’un ce qu’il doit faire. Par exemple, un  batteur comme Antoine, je l’attends  depuis  10  ans. C’est  vraiment ce que j’avais en tête, mais personne ne jouait comme ça ici.  J’ai  des idées  claires sur ce que je veux depuis  longtemps, mais je ne savais  pas comment les développer. C’est vrai que je me remets en question continuellement. Maintenant, je prends des cours de trompette classique pour m’améliorer techniquement sur le son, la position, la projection…  et être à l’aise.  Les  musiciens classiques  le sont. En  orchestre, ils attendent parfois des heures sans jouer, mais quand ils doivent faire une note à froid, ça marche! En tant que jazzman, l’improvisation prend beaucoup d’énergie car il y a beaucoup d’idées et d’infos à gérer. Je pense qu’avoir la rigueur du  classique  et la folie du  jazz, c’est pas mal.

Tu  as une discipline de travail au quotidien?

Je pratique tous les jours depuis des années, mais ma routine de travail n’était pas assez efficace. Avec  tous les projets auxquels je participe, il y a un  moment où  c’était trop. Pour être en forme le soir, je devais travailler des heures pour être cool  et ça m’embêtait un  petit  peu.  Quand j’arrivais  le soir pour le concert, je n’étais pas fatigué physiquement mais bien intellectuellement. J’ai pris des cours classiques notamment pour avoir une méthode de travail moins longue mais qui  ait la même efficacité. Je travaille principalement l’air, la respiration et la musculation des lèvres qui  en découle. Je fais ça une heure tous les matins, puis je travaille quelques exercices techniques  et ensuite, je suis chaud pour le reste.

C’est vrai que la trompette a une spécificité physiologique. si tu ne joues pas pendant quelques jours tu le sens physiquement, ce qui  n’est pas le cas pour la plupart des autres instruments.

Oui, c’est vrai, mais je pense qu’il y a aussi un  souci dans l’apprentissage  de la trompette jazz. On focalise le musicien sur les impros, ce qui  est tout à fait normal, mais on laisse un peu de côté l’aspect technique. Pour moi,  le travail des lèvres et de la respiration est essentiel. C’est ce qui  permet un bon contrôle. En jazz, il faut toujours avoir un beau son bien rond. Mais au début à la trompette, tu as un  son de merde. C’est comme pour le violon  ou le violoncelle, ça prend du temps. Je crois qu’on ne force pas assez le travail technique quand on commence le jazz. Il y a beaucoup de trompettistes qui ne viennent pas du classique qui arrivent dans le jazz et qui jouent super, mais s’ils ne font pas attention  à leur base technique,  dans vingt  ans ils seront foutus physiquement. Si tu as une mauvaise position, cela va marcher, mais seulement pendant un temps. Si tu es mal placé, tu forces et à un  moment c’est l’instrument qui  gagne. Tu écrases de plus en plus l’embouchure sur tes lèvres et tu finis par perdre ton son. En  général, les musiciens classiques  qui  arrivent au jazz ont une meilleure technique d’embouchure et le travail principal est de les délier rythmiquement. Presque tous les trompettistes que tu vois jouer en section, ils viennent du classique.  Moi,  pour mon boulot, j’ai  aussi besoin d’avoir  cette force physique. Je ne suis  pas un  lead trompette comme Serge Plumme, loin  de là, mais quelquefois en studio,  je dois pouvoir aller chercher  des notes très aigües ou des pêches avec un son brillant.

Tu travailles aussi l’improvisation ?

Non, jamais. Je travaille d’abord la première méthode que mon grand-père m’a  donnée quand j’avais 6 ans. Il m’avait dit : "Quand tu pourras jouer ça complètement, c’est que tu seras un bon  trompettiste". Je suis toujours occupé à la bosser. C’est la méthode de cornet Arban  que l’on  enseigne à l’académie. Clifford Brown, freddie  Hubbard, Maynard fergusson ont tous travaillé ça. Tu n’as pas besoin d’aller chercher 1000 méthodes. Il y a tout là-dedans ! Et les idées, elles me viennent en écoutant de la musique ou en jouant avec d’autres musiciens. Je n’ai jamais vraiment travaillé des plans.

Tu fais partie des très rares jazzmen de ta génération à ne pas être du  tout passé par le conservatoire.

J’ai étudié avec mon grand-père, puis j’ai fait 10 ans de cursus classique à l’académie avec des musiciens de la Musique des Guides où mon oncle joue depuis 30 ans. Mon  parrain m’a aussi beaucoup appris, c’est un virtuose du  tuba. Il y avait aussi des cours de jazz à l’académie et j’allais y jeter un œil de temps en temps. Au tout début, les cours étaient donnés par franz  fiévet.  J’avais  15  ans et je brossais les cours d’histoire de musique classique  pour aller au cours de jazz. Un jour, il m’a dit de prendre ma trompette, c’était  encore une trompette classique  en ut, et de faire des solos en jouant ce qui me passait par la tête. J’ai essayé et il m’a dit que c’était  super. On ne m’avait  jamais dit
ça d’emblée. Le classique, c’est plus rigoureux. Si tu ne joues pas les accents comme ils sont écrits, on te dit que tu t’es trompé. Là on me dit : "C’est génial, tu devrais jouer cette musique". Je dis : "ok".  On me répond: "Ben, achète-toi une trompette en si bémol!" (rires)

…et c’est comme ça que ça a commencé…

Oui,  l’année  d’après,  je me suis  inscrit au cours de jazz à l’académie et c’est Fred Delplancq qui  enseignait. Fred a vraiment été mon premier guide pour le jazz. C’est  un mec de mon coin. Il m’a emmené aux jams dans les cafés à Mons puis dans les clubs
à Bruxelles, au Sounds, à l’Art-Ô-Base,  au Music Village… C’est là que j’ai vraiment appris. J’ai fait des jams sessions avec Stéphane  Belmondo, Linley Marthe… A l’époque, je ne savais rien. Fred me disait : "Vas-y", et moi j’y allais… Je ne le ferais plus maintenant ! (rires).

Toute la découverte de l’harmonie et de la théorie du  jazz, tu l’as aussi apprise sur le tas ?

Fred m’avait dit : "Il faut que tu apprennes l’harmonie". Je lui dis : "C’est quoi  l’harmonie ?". Il me dit : "C’est les accords, les gammes…".  Il m’a appris deux, trois bases et m’a dit : "Achète le Real Book.  Il y a plein de morceaux et tu vas apprendre des trucs". J’ai vu qu’à la première page du real book, il y avait tous les accords et j’ai étudié ça des soirs et des soirs dans ma chambre en rentrant de l’école. J’avais 16 ans et j’habitais encore chez mes parents. J’essayais des trucs avec la trompette, comme les différentes  couleurs harmoniques. Je travaillais tous les accords, et ceux que je ne comprenais pas, je demandais  à Fred de me les expliquer. Cela m’a pris du temps, mais je crois que j’ai une assez bonne oreille et c’est surtout ça qui  m’a aidé. Au tout début, quand j’improvisais, je pensais  : "Ah oui,  cette partie-là c’est  dièse,  celle-là bémol…".  Je jouais en gammes.  Les  accords  sont  venus  par  la suite petit à petit. Je me suis fait mes propres systèmes. Quand les gens me parlent de modes, je ne connais rien. Je travaille beaucoup à l’écoute. J’analyse par exemple les phrases d’autres musiciens, mais je ne suis  pas non  plus un  fan des retranscriptions.

Dans la grande histoire du  jazz, tout le monde a appris comme ça. c’est l’origine de l’enseignement du jazz.

Oui,  et cela devait être difficile à l’époque des vinyles.

Et pour en revenir à tes projets, tu comptes réenregistrer un album ?

Oui, mon idée de départ serait de refaire un album en trio et profiter qu’Antoine  soit  à New York pour y enregistrer. Les ingénieurs du  son  new-yorkais  me fascinent.  Ils ont une grande culture du jazz. A chaque fois, je fais mixer mes enregistrements là-bas et je trouve le son plus puissant, "In your  face" ! Je voudrais vraiment y enregistrer une fois. Ce sera  soit  en trio, soit  en quartet, je ne sais pas encore exactement. On verra.

On attend la suite. Une bonne tournée Jean-Paul !

Merci Manu.

Souscription

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