Aux frontières du Jazz avec Philippe Laloy

Bonjour Philippe. "Aux frontières du jazz et des autres musiques", c’est  la première définition qui vient à l’esprit pour décrire ton univers musical ?

Oui, en effet. Cet univers  s’est  construit assez naturellement sans qu’il y ait eu une véritable réflexion de ma part. Au départ, j’ai eu la chance d’étudier la musique classique et puis, adolescent, j’ai écouté énormément de pop, de rock et de musique classique.  Très  peu  de  jazz  finalement  ! Je m’y  suis  intéressé par après parce que j’avais  envie de  développer mon jeu à  la flûte et au saxophone. Cela m’a semblé être la musique la plus appropriée pour pouvoir évoluer. C’est  une musique magnifique qui permet une grande expression et improvisation.  Cependant,  mon parcours fait que je ne me suis jamais senti complètement musicien de jazz. Et pourquoi pas, finalement... J’ai rapidement intégré et développé des  projets en bordure ou  en dehors du jazz. Par contre, l’improvisation  est restée une constante. Quand des musiciens  me demandent de jouer dans leur groupe, c’est notamment pour cet aspect d’improvisation dans d’autres formes musicales que le jazz. J’ai toujours adoré improviser sur des morceaux plus classiques ou des mélodies traditionnelles. On croit que c’est facile, mais ce n’est  pas toujours évident. Donc  oui,  je me retrouve assez bien dans ta définition, mais aussi  avec parfois l’envie  d’aller  vers un jazz plus ancré. Mais bon, dans le milieu on est parfois rapidement étiqueté. On sait que c’est plutôt ce genre de projets que je fais, alors qu’en fait je suis ouvert à des tonnes de choses.

Mais c’est vrai que tu t’es trouvé une identité et un son dans ce champ musical entre les musiques folk, classique, pop et jazz.

Oui,  c’est  ce dont je m’inspire,  probablement  inconsciemment d’ailleurs.   En   tout cas, je pense que je reste  avant  tout un improvisateur mélodiste. Je me rapproche fort de cette idée de la composition via l’improvisation. J’aime  essayer  qu’une  improvisation soit  intégrée dans un  morceau de musique. Je ne me suis  jamais senti  très proche du  canevas : thème,  longue improvisation et retour au thème. Cela dit, c’est une belle tradition dans le jazz et il y a des musiciens qui font ça formidablement bien, mais ce n’est  pas ce que je développe. Je préfère  essayer  d’intégrer  l’improvisation au morceau, qu’elle s’y glisse sans que l’on s’en  rende compte. C’est  d’ailleurs  ce qui ressort souvent  des réactions  que j’ai  des spectateurs lors des concerts.

Quels sont les projets qui  ont le plus marqué ton parcours ?

Ma rencontre  avec Marie-Sophie Talbot a été assez déterminante dans mon parcours musical. Avec le groupe Tangram, j’ai découvert la force du trio, sa spécificité. C’est tout à fait unique. J’ai énormément évolué avec le projet Tricycle aux côtés de Tuur Florizoone et Vincent  Noiret. En  14  années de collaboration, nous avons donné de nombreux concerts à l’étranger et en Belgique et enregistré 3 CD’s. Un quatrième CD est en préparation. Ce groupe est un  bel exemple de ce que j’aime dans la musique : une fidélité dans la durée et une envie de proposer quelque chose qui va au-delà du projet ponctuel. C’est assez agréable de pouvoir développer un projet sur la longueur. La musique de Tricycle est aussi un  peu inclassable. On joue d’ailleurs tous les trois dans des projets inclassables. La musique écrite  par Tuur, que je trouve magnifique, est  très  proche de mon mode d’expression. Ce sont des compositions aux formes peu conventionnelles. Les parties s’enchainent parfois de manière surprenante et les improvisations s’intègrent entre les parties écrites. J’adore ça. J’ai aussi beaucoup évolué aux côtés de Karim Baggili. J’ai eu la chance de jouer avec lui et Vincent Noiret dans un premier projet personnel qui s’appelait "Traces". Personne ne connaissait Karim à ce moment-là, il venait de commencer l’oud mais c’était déjà un  très bon  guitariste. C’était une musique entre le jazz et les musiques traditionnelles. Cela a bien fonctionné et c’était  vraiment le son que je voulais à l’époque : le luth, la contrebasse et le sax, une musique la plus épurée  possible.  Nous avions aussi  développé une collaboration avec un  groupe de musique ancienne basé en Flandre appelé Zefiro Torna. On a beaucoup tourné avec ce projet-là aussi. Suite à "Traces", Karim m’a demandé de jouer dans son propre groupe. Karim a des influences sociologiques très fortes de Jordanie et d’ex-Yougoslavie. C’était  un  projet de musique du  monde au sens strict.  Sa musique est naturellement un  mélange de plein d’influences.  Il était très intéressé par l’apport  du   jazz et de l’improvisation que je pouvais amener à sa musique. Il y a aussi ma collaboration avec l’accordéoniste Didier Laloy qui  a été assez déterminante sur les directions que j’ai prises. Je l’ai d’abord accompagné sur certains projets puis il m’a demandé de travailler sur son groupe "Didier Invite’s" avec toute une série d’invités. Cela m’a fait découvrir le milieu folk  et traditionnel et d’autres salles et lieux de spectacles. J’ai aussi eu l’occasion de jouer dans Panta Rhei, en remplacement de Steve Houben. C’était un  projet ancré  dans  les  musiques  traditionnelles mais avec de l’improvisation. C’était un très chouette challenge technique pour moi et la rencontre d’une "brochette" de musiciens vraiment extraordinaires. J’ai pris mon pied
à jouer avec eux.

Quand steve  Houben a créé  panta  rhei, c’était,  en belgique, une première grande rencontre organisée entre le milieu du  folk et celui du jazz. c’est quelque chose qui  t’a marqué? tu te reconnais dans cet héritage?

Oui,  tout à fait. Je crois que le fait d’avoir eu Steve comme professeur au Conservatoire et de l’avoir observé à l’extérieur, avec beaucoup d’admiration, dans ses différents projets, jazz ou  autres, a certainement eu une incidence sur la direction que j’ai prise. On  se dirige parfois comme ça. On  prend des  courants  sans  trop  savoir pourquoi. Cela nous convient et puis à un moment, on veut passer à autre chose. C’est  un  peu le cas, depuis 2-3 ans, j’ai envie de prendre de nouvelles directions.

Ce que tu as fait en montant ton nouveau projet "Kind of  pink" qui  emmène ton jeu vers d’autres  couleurs. d’après  ce que j’ai lu,  ce projet vient d’un  amour d’enfance pour pink floyd…

Oui, même si c’est une musique qui n’est pas vraiment celle de ma génération. Sauf peut-être "The Wall" qui est sorti en 1979. J’avais 10 ans.

On était  gamin, mais c’était  quand même marquant. Il y  avait toute cette imagerie autour de cet album, tout le monde était au courant…

Oui,  en effet, j’ai  dû  découvrir Pink   Floyd avec The  Wall  et  puis j’ai  fait un  pas en arrière et j’ai découvert d’autres albums. Je l’ai  fait en parallèle avec mon père qui  les a découverts  aussi  à ce moment-là. Etant plus âgé, ce n’était pas non  plus un  groupe de sa génération, mais on s’est réuni autour de  cette  musique. Lui  m’a  fait découvrir les albums plus anciens.  Il avait une belle écoute du  détail. Il me faisait  écouter les passages entre les morceaux. Je trouvais ça super beau. C’est une musique que j’ai toujours trouvée assez forte même si elle est très simple lorsqu’on l’analyse un petit peu. C’est d’ailleurs un débat intéressant de voir pourquoi une musique prend une dimension forte. Est-ce que c’est la complexité ? Ici, il me semble que c’est un  mélange de textes forts et de belles réflexions sur la sonorité. J’adorais cette musique et cela me titillait de voir si cela pouvait fonctionner de manière instrumentale et quelles étaient  les mélodies  qui   fonctionneraient  ou   pas. J’aime bien aussi l’idée de la reprise. Je trouve ça assez grisant de tirer autre chose d’une mélodie qui  a priori peut paraître  banale. Donc, ce projet était dans ma tête, et puis il se fait que mon père est décédé et cela a précipité la concrétisation de ce groupe avec lequel j’ai eu envie de lui rendre hommage. Ce disque, c’est donc aussi en quelque sorte une lettre à mon père. Je trouve ça assez agréable de se dire que l’on laisse une petite trace. Cela me permet à chaque concert d’être d’une certaine manière en contact avec lui. Au début, les concerts avaient  une dimension, que je ne qualifierais pas de funèbre, mais tout de même, il y avait une certaine lourdeur. Maintenant le temps passe et le projet évolue et prend une autre dimension. C’est  tant mieux, mais la présence de mon père est toujours là.

Comment  t’es-tu approprié et  comment as-tu voulu traiter cet univers musical ?

J’avais envie de rester moi-même en jouant cette musique et qu’il y ait une certaine surprise. Ce qui  était évident, c’est qu’il fallait quitter  les arrangements de départ. Avec mes complices Arne Van Dongen et Emmanuel Baily, les rares fois où on a voulu   tenir compte de quelques petits  arrangements d’origine, cela ne fonctionnait pas. Il fallait partir de rien, si ce n’est  éventuellement d’une grille d’accords. Souvent on apprenait la mélodie et puis on  jouait. J’ai aussi écrit pas mal d’arrangements que l’on a retransformés en répétition.

Un  peu à la manière de certains compositeurs classiques qui  se sont inspirés du folk, tu as conservé un petit matériau mélodique de base et retravaillé tout le reste ?

C’est  un  peu ça. Mais en ayant envie que ce matériau de base ne soit pas seulement un   prétexte  à exprimer notre musique. Il y a quand même l’envie  que la mélodie de départ soit là et qu’elle ait du  sens. Le plus beau compliment que j’ai  eu c’est  quand on  m’a dit que l’on reconnaissait ma petite patte  dans ce projet-là. Cela fait plaisir. Je n’avais  pas envie de m’entendre  dire qu’il faut aborder la partie "psyché" de Pink Floyd alors qu’elle ne me correspond pas, en tout cas en ce moment. Mais peut-être que dans quelques années je ferai les premiers albums de Pink  Floyd  de l’époque Syd  Barrett ! (rires).  Il faut rester juste et c’est  ce que l’on a essayé de faire ensemble.

En Belgique, le folk  était finalement un peu notre musique du monde à nous, elle a tendance à disparaître parce que l’on grandit plutôt avec de la musique classique, de la pop… ces  racines folks et cette  identité composée de pistes  multiples, c’est  quelque chose que tu as envie de faire passer au public ou au travers de l’enseignement ?

Peut-être,  mais je ne suis  pas sûr que ce soit  dans le but de redonner une nouvelle identité.  Ce que j’ai  surtout envie de faire passer, c’est  le goût pour l’ouverture  et le décloisonnement.  C’est  l’idée  que toutes les musiques ont quelque chose et que l’on peut les capter et les mélanger. C’est ce qui m’intéresse  et ce que j’ai  envie de donner comme goût aux futurs musiciens. Je dirais même musicien tout  court, car  je pense que l’on peut le devenir tout de suite ou du moins assez  rapidement.  C’est   d’ailleurs peut-être  ce que je reproche un  peu dans l’éducation du jazz. Je pense que l’on forme des individus qui  attendent peut-être trop avant  de se dire qu’ils  ont quelque chose à dire. Avec  mes élèves,  quelle que soit  la situation  musicale, une petite  audition ou même un  cours, j’essaie qu’ils s’impliquent tout de suite  et se donnent à fond pour exprimer quelque chose. J’ai déjà participé au jury  lors d’examens  d’académies  ou  du conservatoire, et  j’ai  moi-même  suivi des cours de piano en académie  avec Nathalie Loriers pendant quelques années, et j’ai toujours été un petit peu attristé par ce côté scolaire au moment de l’audition. C’est plus un moment de restitution de ce l’on a appris qu’un moment musical. C’est important de travailler et d’apprendre, mais lorsque l’on propose quelque chose musicalement, il ne faut pas se dire : "C’est dans deux ans que je ferai vraiment de la musique". Et c’est pour ça qu’avec  mes élèves  je cherche tout de suite  à développer des choses musicales. Pour revenir aux mélanges des influences, oui,  je crois que cela incite les musiciens à s’ouvrir et à ouvrir leurs oreilles à d’autres musiques. Tout peut fonctionner si l’intention et l’intensité sont là.

Avec les flûtes et les saxophones, tu es un souffleur qui  a une large palette sonore. Tu as commencé la musique directement avec ces deux instruments ?

Non, j’ai  commencé  avec la flûte  traversière dans une Académie classique. D’abord avec un  professeur  avec qui  cela ne passait  pas du  tout, et puis j’ai  eu la chance deux ans plus tard de tomber sur une perle rare, Pierre Coulon, qui  m’a vraiment donné le goût. Ensuite, j’ai commencé le saxophone alto vers 16-17 ans. Dans un  premier temps, j’ai  suivi quelques  cours,  mais  je l’ai  appris  principalement en autodidacte. Tu es d’ailleurs  bien placé pour savoir que ces deux instruments sont techniquement assez   proches.  Depuis  quelques   années, je redécouvre la flûte basse avec un  grand plaisir. C’est étonnamment le même instrument et le même positionnement des doigts mais le tuyau étant de taille double, le souffle est très différent. La sensation dans le corps est incroyable et le son est vraiment aussi  très agréable. En  concert, je me dis souvent : "Ah ! Un morceau à la flûte basse!". Le saxophone soprano est  arrivé aussi  un peu plus tard et je l’ai beaucoup utilisé dans Tricycle  et d’autres  projets. Dans  "Kind  of Pink", je reviens à l’alto.

Comment vis-tu cette multi-instrumentalité ? comme un  peintre et sa palette de couleurs ?

Comme  un   besoin  d’exprimer   physiquement la musique de différentes  manières. Le piano en est une autre. Je ne suis pas un technicien du  piano, mais la sensation que j’ai à en jouer est vraiment différente. Cela fait un  bien fou.  Il y a donc ce plaisir personnel qui est nécessaire. Régulièrement je me suis  dit : "Je laisse  tomber l’alto.  C’est fini.  Je me concentre sur le soprano". Mais finalement, j’y reviens quand même, parce qu’il y a une sorte d’appel de sonorités différentes. J’ai essayé le ténor, mais je ne sais pour quelle raison cela ne me convient pas. Quant au baryton cela me convient un  peu mieux, mais je n’ai pas creusé. Ces différentes sonorités, c’est aussi chouette en tant qu’auditeur.  Cela fait du  bien et je trouve que cela apporte plus de richesses.  C’est aussi une manière de diffuser la musique un petit peu différemment.

Merci à toi Philippe, et bonne tournée avec Kind of Pink !

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