La Trinité par Lionel Beuvens

Salut Lionel, en janvier tu as sorti sur le label Igloo ton premier disque en tant que leader. Il s’intitule « trinité » et a été enregistré avec ton quartet européen qui  fera la double tournée JazzLab series / Jazz tour en novembre et décembre. Comment as-tu rencontré tes trois comparses ?

Le premier que  j’ai rencontré, c’est le pianiste finlandais Alexi Tuomarila. A l’époque, il vivait en Belgique et j’ai  eu l’occasion  de remplacer plusieurs fois Teun Verbruggen dans son quartet. J’ai tout de suite été touché et inspiré par son jeu et ses compositions.  Quant  au contrebassiste  Brice Soniano, je l’ai rencontré un  peu plus tard au Conservatoire de La Haye. Dès que l’on a joué ensemble cela a été une évidence pour moi.  J’ai tout de suite su que c’était avec ces musiciens que je voulais avancer. D’ailleurs, à l’époque  quand j’étais  encore au Conservatoire, j’avais  déjà formé mon premier groupe avec eux, « The  Grass  Monkeys ».   C’était  un  quintet reprenant cette section  rythmique et Nicolas Kummert au sax et Ingrid Weetjens au chant. Mais à cinq la musique est plus arrangée et moins malléable. Pour mon  disque, je voulais une  formule plus fluide  qui puisse changer plus vite de  direction. J’ai choisi la trompette pour  retrouver un peu  ce milieu  entre saxophone et  chant.  Cela  me  permettait  d’avoir un instrument proche de  la voix et qui puisse être soliste.  C’est Alexi qui m’a conseillé le trompettiste finlandais Kalevi Louhivuori,  qui est le frère du batteur de son trio. Je l’ai  engagé sans l’avoir  jamais rencontré ni entendu. Alexi m’a tellement convaincu que c’était le trompettiste idéal pour ce projet que je n’ai pas hésité. Je ne le regrette pas une minute.

Ce n’est pas courant un  batteur qui dirige son propre groupe ?

Non,  mais c'est  en  partie  parce que  les batteurs jouent souvent dans plus de  groupes et ont moins le  temps. Par  ailleurs, par  le  passé, les batteurs n’avaient   pas  toujours  les  notions  harmoniques leur permettant de donner une direction aux autres musiciens ou  de composer. Aujourd’hui,  grâce aux conservatoires, c'est de moins en moins le cas car tous les élèves ont des cours de piano et d'harmonie.

Qu'est  ce qui change pour toi dans le fait d'être leader ?

Au niveau du  jeu cela ne change pas grand-chose. Quant  à mon rôle de «  directeur artistique  »,  il se limite au choix des musiciens et à l’écriture  du répertoire.  Ma personnalité  se reflète déjà suffisamment à travers mon jeu et ces choix. Je laisse les musiciens libres pour le reste. Par exemple, des compositions pour lesquelles j’avais  envisagé une certaine direction sont allées ailleurs lorsqu’on les a jouées. C’est avant tout un travail collectif.

Tu as composé tous les morceaux du disque. Tu écris au piano ?

Oui, excepté un  morceau qui  vient d’une partie de batterie. Cela m'arrive parfois d'avoir des idées de compositions en jouant de la batterie mais elles se concrétisent toujours au piano.

Quelle était ta volonté artistique avec ce quartet ? Par exemple, quels sont les paramètres qui t’ont fait choisir ces musiciens ?

Faire un groupe, c’est un peu comme faire un sudoku. J’ai mon jeu et mes compositions, et je cherche les musiciens complémentaires qui  vont fonctionner avec ces deux paramètres. Par exemple, quand Alexi joue mes morceaux, cela sonne tout de suite comme je le veux.  C’est même déjà  arrivé  qu’en jouant un morceau pour la première fois, il fasse une erreur et que je lui dise : « Ah, mais oui ! En fait c’est ça que je voulais écrire ». (rires) Une fois qu’il a pris connaissance du  morceau, il a une manière très naturelle de le restituer. Quant à Brice, il vient du  sud de la France. C’est un peu une rencontre nord-sud et dans les tempéraments cela  apporte un  certain équilibre.  Il joue  beaucoup de  musique classique et des musiques  improvisées dans des formules souvent 100%  acoustiques.  Il apporte une  approche différente. Ce n’est pas vraiment un "bassiste de jazz", il est musicien avant tout. Comme ma musique est plutôt basée sur des grooves, sa participation me fait justement un  peu sortir de ces carcans rythmiques. Tout en étant au service de la musique, il ouvre le jeu, lance des directions différentes quand il le sent et parfois fait des ruptures auxquelles je ne m’attends pas du tout. Cela m’oblige à rester très attentif  pour pouvoir réagir rapidement.  Il me fait sortir de ma zone de confort et cela m’évite de tomber dans la routine et mes clichés. Et puis, avec un bassiste qui  se cantonnerait à garder le groove, il y aurait le risque que la musique ne s'ouvre pas. Quant à Kalevi, il a énormément de facilités techniques, il se pose au-dessus et il suit la musique partout où elle peut aller. Il y a évidemment plein de musiciens en Belgique avec lesquels j’adore jouer, mais pour ce  projet, j’avais  envie  d’ingrédients  et d’affinités bien  spécifiques. J'ai l'impression que  ce qui m'attire chez eux, c'est non seulement ce qu'ils jouent et comment ils jouent, mais aussi surtout pourquoi ils jouent. L’aventure a démarré en 2011 au Gaume Jazz Festival, grâce à une  carte blanche qui m’a permis de rassembler ce groupe et j'ai eu la chance que les gens d'Igloo nous proposent d'enregistrer, ce qui a permis de concrétiser le projet sur le long terme.

On a parfois une  image très machiste du jazz,  des mecs qui  crient fort... au  contraire, j’ai  l’impression que  dans ce groupe vous avez  des personnalités douces et bienveillantes. Une douceur que  l’on retrouve aussi dans la musique, tout en faisant en sorte qu’elle ne manque jamais de dynamisme.

Oui,  sans doute, je m’entends  mieux avec ce type de personnalités.  J'ai  grandi dans un  milieu familial où  le respect allait de soi et je n'ai jamais rien dû  prouver. Mes parents soutenaient toujours mes choix s’ils  voyaient que j'étais  convaincu.  Ils me laissaient beaucoup de  liberté. Tout ce  qu'ils voulaient pour  moi c'est que  je sois heureux. Je  commence seulement maintenant à me  rendre compte que c'est loin  d'être partout le cas et que c'était un peu  un milieu  protégé. Je  peux  avoir  du mal  à être moi-même quand les gens ne me donnent pas cette liberté ou  si  j'ai  le sentiment de devoir accomplir quelque chose pour "mériter" leur respect. Quand j'ai  pensé aux musiciens avec qui  je voulais jouer, j'ai  dû  inconsciemment rechercher à retrouver ce milieu qui  est naturel pour moi,  même si ça ne veut pas dire que j'arrive  à avoir cette  attitude  tout le temps et avec tout le monde. Mais, je sens chez eux un  non-jugement et un  respect naturel, et je pense aussi les avoir appelés pour qui ils sont et afin qu'ils se sentent libres dans le groupe.

Au niveau de la composition, as-tu des inspirations particulières ?

Non, pas vraiment. En fait, je compose assez lentement. J’ai écrit ce répertoire sur une  période de dix ans. A un moment, j’écoutais beaucoup de musiques africaines. A un  autre, c’était Radiohead. Et ainsi de  suite… Beaucoup d'idées me  sont aussi venues en  apprenant des morceaux classiques  au  piano. Aujourd’hui, ayant plus de  recul sur mes compositions, je peux deviner que telle ou  telle partie vient de telle ou telle influence. Comme le répertoire a été
écrit sur une longue période, il y a énormément d’influences différentes.

Quels ont été les musiciens et les moments marquants dans ton parcours ?

A la maison on  écoutait principalement du  jazz, et quand j’étais  petit,  des  musiciens comme Count Basie et Sonny Rollins m’ont beaucoup marqué. Par la suite, j’ai aussi été fort influencé par  le son ECM via ma  sœur Eve qui  est pianiste. Cela  m’est venu un   peu  inconsciemment, notamment  en  l’entendant pratiquer. Pour ma part, quand j’écoutais de la musique, c’était plutôt des morceaux énergiques, je  passais  toujours les balades…  (rires).  Ensuite, au  cours de  mes études, d’abord au  Conservatoire flamand de Bruxelles, puis au Lemmens  Instituut à Leuven  et au  Conservatoire de  Den Haag,  j’ai eu l’occasion de jouer  dans différents contextes selon les occasions qui se présentaient. Par la suite, certains projets et rencontres m’ont aidé  à me trouver en tant que  musicien. Je pourrais citer par exemple le quartet de ma sœur, celui  de Peter Hertmans, le trio de Steven Delannoye… Ce sont des groupes qui durent ou  ont duré  longtemps avec  lesquels on  a développé un son de groupe et dans lesquels je sentais que je pouvais être moi-même. Il y a aussi le trio de Sabin Todorov,  qui jouait un répertoire basé sur la musique bulgare. Cela m’a permis de me confronter à une  autre culture et d’essayer d’y trouver ma personnalité. Ce sont tous des musiciens qui m’ont toujours donné beaucoup de confiance et m’ont aidé à avancer.

Joues–tu dans d’autres projets pour le moment ?

Oui, je joue entre autres avec le groupe «Obviously» de Fabrice Alleman avec qui j'apprends beaucoup et qui  me pousse à grandir. Je viens aussi  d'enregistrer avec le saxophoniste Erik Bogaerts et le disque de Raf D Backer sur lequel je joue va bientôt sortir. Je participe également à un  nouveau projet avec le saxophoniste  Frank Vaganée  intitulé «  Scattered Rhymes ». C’est la rencontre d'un trio de jazz avec Frank, Jos Machtel à la contrebasse  et moi,  et du trio de musiques  anciennes  Zefiro Torna  composé d’Els  Van  Laethem  à la voix,  Didier François  à la nyckelharpa et Jurgen De Bruyn au théorbe, luth et chant. C’est un groupe avec  lequel il faut vraiment chercher et développer pour  créer un  vocabulaire commun aux  deux  univers. Il n’y a pas de  références, tu ne peux pas te dire : « Ah oui,  là je vais jouer à la Elvin Jones ».

Justement, lors de  ton apprentissage, as-tu travaillé les styles des grands batteurs légendaires ?

J’ai  beaucoup appris  en écoutant et en jouant sur des disques, en essayant  de recopier ce que j’entendais. Mes influences incontournables sont  Elvin Jones, Tony Williams et Jack Dejohnette. La grande trinité ! Mais ce n’est pas de là que vient le titre du disque (rires).  J'ai  aussi  pas mal écouté les vieux batteurs  comme Jo Jones et Babby Dodds. Joey Baron m’a  également beaucoup influencé. Je me souviens d’un disque de Toots où  il fait un  solo sur Autumn Leaves. La première fois que j’ai entendu ce solo, cela a changé ma vision de la batterie.  C’est incroyablement mélodique. Tu   peux facilement le chanter. Il ne joue aucun plan typique de batteur et c’est très riche au niveau des sonorités. On a l’impression qu’il joue sur une batterie avec plein de fûts alors que c’est un modèle jazz standard. Max Roach faisait aussi des solos très mélodiques et structurés, mais sur une  batterie accordée très haut. Joey Baron  joue  avec  une  batterie accordée plus bas, la peau réagit différemment et il parvient à faire sortir beaucoup de sonorités en jouant entre autres avec la pression. Sa maîtrise du son m’a beaucoup inspirée  et j’ai commencé à travailler des solos de souffleurs ou de pianistes à la batterie pour développer un vocabulaire différent.

In fine,  tu as une  approche qui concilie les aspects rythmiques et mélodiques…

Oui, je pense. Le batteur Billy Hart avec qui j’ai suivi des stages m’a aussi beaucoup marqué. Il incite à toujours retourner s’inspirer à la source des rythmes et des styles. Il a vraiment une vision globale de la musique. Ce que je trouve magique, c’est qu’il arrive toujours à jouer au bon moment la partie essentielle qui va pousser la musique dans la bonne direction. Il sait quel sens donner à la musique et pourquoi. Cela m’a donné envie  de travailler les rythmes africains, cubains et d’autres styles fondateurs. En fait, avec les musiques actuelles, on a moins d'efforts à faire, on  les  intègre presque  inconsciemment, comme avec les différents accents des langages. Par contre le New Orleans, la musique africaine, indienne… ce sont des styles que l'on entend moins. J’ai vraiment dû  faire la démarche d’écouter et de travailler ces musiques. Même si je ne les ai jamais approfondis au point de les jouer en groupe, ce sont des éléments que j’ai consciemment essayé de développer. Cela donne de l’enracinement.

On dit souvent que les bassistes et les batteurs ont l’habitude d’avoir leur téléphone qui sonne, mais en tant que  leader d’un groupe, la situation s’inverse, il faut démarcher pour  trouver des concerts. comment vis-tu ton rôle de responsable de groupe ?

Comme beaucoup  de musiciens,  ce n’est  pas mon fort de trouver des concerts. D’autant plus qu’avec trois  étrangers dans le groupe, cela complique la situation.  Il  faut  systématiquement  trouver  plusieurs dates pour rentabiliser les frais de déplacement. Par moment, je me décourage, me demandant dans quoi est-ce que je me suis lancé, et puis à chaque fois que l’on joue cela me redonne de l’énergie. Et d'un autre côté, le fait qu'ils habitent si loin  fait que quand ils viennent ici, ils sont là pour jouer !  Le focus est beaucoup plus sur la musique que quand on  est à la maison avec toutes les distractions. Et, le fait d'aller au concert, de passer la journée et de rentrer  ensemble, cela renforce le sentiment de  groupe. Je  suis super content que  le groupe ait obtenu la double tournée Jazz Tour / JazzLab et ait eu  l’opportunité de  jouer  au  Belgian Jazz Meeting. Et je suis très curieux et excité de voir comment le groupe sonnera après tous ces concerts.

Et bien nous sommes curieux également ! Et j’en profite pour inviter tout un chacun à venir découvrir ton groupe et votre musique lors de  cette double tournée en Belgique.


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