Suite à la crise sanitaire provoquée par la pandémie de la Covid-19, nous avons souhaité donner la parole aux acteur·trice·s du jazz belge. Comment vivent-il·elle·s
cette période inédite ? Quelles sont leurs difficultés ? Comment imagine-t-il·elle·s le
futur ? Voici les témoignages reçus, d’abord de musicien.ne.s, puis
d’une photographe, un architecte, un économiste, une retraitée, une étudiante…

Stéphane Mercier, musicien (04/02/2021)

Personnellement je le vis très bien, et je suis fort occupé, même si mon activité principale était être un saxophoniste live. Tout d’abord, le statut d’artiste et les aides (Actiris, Sabam, Playright…) m’aident à payer le quotidien. Je suis loin de me plaindre de la situation des artistes en Belgique, je trouve même qu’on a le cul dans le beurre. La crise est difficile pour tout le monde car soit on est plus occupé qu’avant, et dans certains secteurs on s’enrichit, et soit on l’est moins et la Belgique est encore un pays où on est en sécurité financièrement et socialement (d’une manière générale). J’entends parler de beaucoup de faillites autour de moi, mais pour les artistes, j’ai l’impression qu’on s’en sort presque tous. A 50 ans et ayant énormément joué et tourné dans le monde (jusqu’à 300 dates par an certaines années), il ne m’est pas difficile de prendre un break de la scène. J’ai juste mal pour les jeunes en besoin d’expériences et de tremplins. Le streaming n’est pas pour moi un substitut à la scène et j’essaie de ne pas en faire, du moins le moins possible. Il faut que le manque de la scène se ressente pour revenir à la normale, il ne faut pas le substituer par manque de patience, ou juste par peur que le public nous oublie. De plus, si on habitue l’audience à donner du live gratuit de mauvaise qualité sonore (comme on l’a déjà habitué avec la musique enregistrée depuis l’arrivée du streaming), comment le convaincre à l’avenir qu’en fait c’est payant, puisque tout le monde s’est produit quasi gratuitement ?
Pour reparler de ce que je vis, c’est très simple : je suis père d’une famille nombreuse, cela me prend déjà la moitié du temps. L’autre moitié part très vite, entre entretenir et m’améliorer sur mes instruments, s’occuper du côté business, préparer l’avenir, composer et arranger pour plusieurs groupes, faire mixer des albums, préparer leurs sorties, superviser les designs et vidéos de certains projets, lancer des promos online et autres, s’occuper des droits d’auteurs et éditions, remplir des formulaires de demande d’aides (y compris subsides pour aides à la production), déléguer des fonctions dans certains groupes (productions son, images, mastering, editing…), en tant que leader: assurer le suivi dans la communication avec les musiciens et leurs agendas, répondre aux demandes extérieures, etc. Soit, s’occuper de tout, sauf de se produire sur scène, et pour ma part, cela est déjà énorme. Assez régulièrement, je participe à des sessions privées également, pour entretenir l’interaction live avec les collègues.
J’ai profité de ce confinement pour réaliser des vieux rêves : reformer d’anciens groupes internationaux (B.Connection de Boston et BZ Sounds de New York) et en formant de nouveaux (Quantum Stereo en UK, Hat Trick Trio en Irlande), soit en enregistrant à distance (chacun son track chez soi, en multipistes), soit en se servant de la musique enregistrée avant le confinement, et en prenant le temps pour finaliser les albums et les lancer.
Le confinement m’a aussi permis de sortir, ou de ressortir d’anciens albums qui étaient encore absents des plateformes de distribution, donc de fortifier ma base existante.
L’avenir semble prometteur car non seulement les concerts annulés seront reportés pour la plupart, mais en plus de nouveaux groupes arrivent, et attisent la curiosité des programmateurs. J’ai donc la perspective d’un avenir rempli en concerts et tournées à nouveau.
Finalement le confinement m’a permis de me recentrer et de redéfinir mes priorités professionnelles sans m’éparpiller, en me donnant le temps d’approfondir et d’aller au fond des choses.
Sans le statut d’artiste, jamais je n’aurais pu le faire sereinement.

D’une part les membres du Jazz Station Big Band. Nous avons enregistré un nouvel album d’originaux en septembre 2020, et réussi un crowdfunding en décembre, afin de sortir un album « Live in Dinant » avec l’harmoniciste Grégoire Maret (sortie en février 2021). On prépare également l’avenir, entre autres pour les 200 ans de Toots Thielemans en 2022 (programme Grégoire Maret).
D’autre part avec le bassiste Nicolas Thys avec qui je continue de développer des projets (internationaux)

Pirly Zurstrassen, musicien (12/02/2021)

Je le vis avec tristesse. Notre pays est divisé à propos de la gestion de la crise, oui pour ceci, non pour cela… dans cette période pour laquelle l’unité face à cette crise devrait nous porter. En conséquence je vois notre démocratie qui se délite.
Mais je sens qu’énormément de gens ont besoin d’avoir du lien, de retrouver du contact à tout prix. Les concerts seront un des moyens pour retisser notre tissu social.
Au Conservatoire royal de Bruxelles, nous pouvons toujours donner cours en présentiel (hou ce vilain mot!) et cela est une grande richesse. C’est un aspect plus que positif. L’enseignement artistique en vidéoconférence ne fonctionnent pas. Même avec des aménagements stricts pour respecter les règles Covid, étudiants et professeurs connaissent la richesse de se retrouver dans une classe, d’être dans le partage, l’échange. C’est très précieux et c’est une joie.
J’ai eu la chance que le concert de sortie prévu à Arsonic ait été maintenu. Il a été filmé et diffusé sur le net. J’ai pensé qu’attendre de le sortir, que le ciel s’éclaircisse n’avait pas de sens, donc j’ai fait une promotion limitée mais j’ai eu de bons retours.

Alexandre Furnelle, musicien (12/02/2021)

Etant retraité, je touche une pension minimale. L’absence de concerts représente une perte financière (+- 3000 €) mais aussi une absence de contacts sociaux puisque jusqu’il y a peu même les répétitions n’ont pas eu lieu. Pas de lieux de socialisation non plus (bars, activités de groupe…). A part quelques élèves et une vie familiale, pas grand-chose non plus. On a eu du temps pour écrire de la musique ! faire des projets, enregistrer à distance (bof). Eu aussi l’occasion de s’essayer à d’autres choses. Mais bon. Le besoin de jouer avec d’autres, de rencontrer un public qui donne des retours à ce qu’on fait dans son coin est sérieusement là.

Alain Pierre, musicien (13/02/2021)

Financièrement, je subsiste évidemment car je suis enseignant au Conservatoire de Bxl et à l’académie. Et comme je donne des cours pratiques, ils sont donnés en présentiels sur site, avec quelques modifications pour respecter les normes sanitaires.
J’ai donc une vie sociale avec mes étudiants et mes collègues.
Mais je souffre de l’absence des concerts et ce pour plusieurs raisons :
1- Je ne joue plus Live et je ne joue plus en groupe avec d’autres, je ne jamme plus… réponse classique j’imagine
2- Je ne peux plus aller écouter les autres, ce que je faisais beaucoup car je trouve ça fondamental et ce n’est plus possible non plus!
3- Mais SURTOUT, IL N’Y A PLUS DE VIE SOCIALE !!! On ne voit plus personne, on ne parle donc plus avec personne (et c’est pas Facebook, ni zoom et autres WhatsApp qui remplaceront le vrai dialogue autour d’un Orval ou un café!
RÉSULTAT : les Informations ne circulent plus ! … Quelles informations me direz-vous ?
Et bien lorsqu’on sort, les tuyaux et les nouvelles circulent comme par exemple
– des subsides donnés par l’une ou l’autre institution
– des festivals qui vont avoir lieu, l’identité et le contact de leurs organisateurs…
– les deadlines pour faire des propositions auxdits organisateurs…
– les possibilités de jouer, etc…
NON, par contre on l’apprend par la voie officielle publique une fois que la programmation est bouclée… et on se dit qu’on aurait pu postuler mais … non… trop tard…
Sont sortis de terre comme un champignon, le Beljazz Fest, la semaine de la musique belge, des streamings organisés par la Jazz Station et des Centres culturels ou des festivals…
Quand on regarde QUI a fait la programmation, qui s’est taillé la part du gâteau, ce sont les agences, les festivals, etc.
Et comme les agences sont principalement en Flandre (car elles sont soutenues par leur gouvernement communautaire), la programmation est essentiellement néerlandophone (j’entends par néerlandophones les groupes bookés par des agences néerlandophones).
Certains me diront que mon fils en a bien profité (et grand bien lui fasse) et que je ferais bien de fermer ma gueule ! Mais il n’est pas seulement question de moi et de mes projets mais de beaucoup de musiciens qui sont les laissés pour compte face aux bulldozers que sont les agences du nord du pays ! et les quelques agences francophones qui vivent avec des bouts de ficelles font ce qu’elles peuvent pour défendre leurs artistes.
Et les autres qui sont bookés et managés all by themselves peuvent aller se faire voir !
Lors de cette crise, tout le monde critique Amazon et autres géants qui se sont fait des couilles en or en prenant toutes les parts de marché au détriment des autres, mais je regrette, les bookers jazz (essentiellement néerlandophones) font la même chose, non pas qu’ils se fassent du blé (ça je ne crois pas) mais qu’ils prennent toutes les parts du marché.
Il en résulte des inégalités sociales, musicales, artistiques, des discriminations à l’embauche…
C’est donc aussi ça le confinement dû à la crise Covid-19….
Et bizarrement, une information qui n’a pas circulé, c’est la manne de 35 millions d’euros donnée par la Flandre pour les musiciens domiciliés en Flandre et… à Bruxelles…
Tout à coup, on voit fleurir des streamings un peu partout où les musiciens sont payés… C’est génial ! Mais encore une fois, seuls ceux dans le secret des dieux ont pu en profiter…
Et malheureusement, les musiciens ne diffusent pas cette info entre eux… ben oui, on ne va pas balancer ça sur Facebook…
Le confinement, c’est aussi ça, la révélation de l’individualisme et du chacun pour soi !
D’autre part, a circulé l’info des 34 millions de la FWB…
On rentre des projets, complexes car le cahier des charges est lourd, on se bat, on contacte un centre culturel « compagnon » qui vous soutient, on écrit pendant des heures un dossier qui sera vu par un jury « obscur » qui va décider qui pourra faire partie du « Futur pour la Culture »… Le résultat, un seul projet jazz retenu… les autres ? Poubelle !
Qui était le jury ? Quels critères ? Je leur ai posé la question, ils m’ont répondu un mail obscur et alambiqué, sans arguments artistiques pertinents !
De tout ça, au final, résulte aussi des inégalités artistiques, une vision très étroite du jazz belge alors qu’il est tellement diversifié…
Les visiteurs étrangers vont se dire que le paysage jazzique belge est bien pauvre et réduit !
Quand nous sortirons du confinement, nous devrons nous réhabituer à jouer ensemble, à refaire des concerts devant un public vivant (j’ai eu un gig en duo avec Etienne Plumer au Jazz9 cet été devant un public réduit, ça a fait du bien mais c’était presqu’irréel !!!) … mais nous devrons aussi nous réhabituer à communiquer et à revivre ensemble ! On s’en réjouit bien évidemment !
Alors maintenant qu’on a changé de ministre de la Culture, va-t-on aller revendiquer une enveloppe pour soutenir la création des agences et la viabilité et l’expansion des agences existantes ? Bordel, c’est le moment nom de dieu !
Que font WBM, LDH et FACIR et la nouvelle association des bookers managers FBMU à ce sujet ?
N’est-ce pas le rôle de ces associations ?
Les agences néerlandophones ont des moyens qui permettent la visibilité de leurs artistes en Belgique et à l’étranger ! Nous devons avoir les mêmes moyens et pour soutenir nos artistes !
Les musiciens francophones devraient avoir droit eux aussi à une représentation digne de ce nom.
Lors d’une visio-conférence organisée par WBM avec des acteurs de notre secteur et Sybille Kornitschky du Jazzahead, cette dernière m’a posé la question pourquoi je faisais mon booking moi-même ! J’ai dit poliment qu’il n’y avait pas beaucoup d’agences et que sans doute je ne rentrais pas dans les critères artistiques de celles-ci. C’est sans doute en partie vrai mais en fait, le problème est beaucoup plus aigu et plus complexe ! J’aurais dû lui expliquer nos instituions belges et lui dire qu’en Flandre, ils investissent dans les agences, contrairement à la FWB !
Et que va-t-on offrir comme paysage jazzique aux jeunes musiciens et musiciennes ? Une région de la débrouille où les musiciens vont aller quémander des gigs alors qu’en Flandre ils sont hyper soutenus ?
Voilà mon souhait pour la nouvelle vie… enfin j’en ai d’autres encore mais je vous épargne cette fois des autres…

Pierre Vaiana, musicien (14/02/2021)

Avec la profusion de concerts en streaming, il s’est créé un répertoire incroyable de vidéos de jazz belge. Il serait intéressant de créer une chaîne vidéo de jazz belge, qui reprend un maximum de vidéos. Ça pourrait être une chaîne télé, ou internet, mais en tout cas une chaine accessible, avec un menu intelligent pour y puiser des vidéos à regarder ou même pourquoi pas une programmation intéressante. Si possible gérée par les artistes, ce qui existe semble être lié à des agences de diffusion.

J’avais une sortie d’album prévue pour mai 2020, reportée au 12 février 2021. Tous les concerts ont été annulés ou reportés les deux fois. Il me semble difficile d’imaginer des « stratégies » de diffusion. J’ai postulé à toutes les aides possibles en FWB, les conditions étaient liées à un lieu de diffusion. Qui eux sont débordés et n’en peuvent plus, les réponses parfois exaspérées, sont étranges pour nous les artistes qui n’avons plus de revenus depuis un an. La concurrence est rude et il y a beaucoup de projets en compétition. Les lieux déclarent forfait. Les comités de sélection n’ont jamais retenu mon projet. Leurs réponses à eux, parfois apitoyées vu le contexte, sont à ranger au répertoire du genre.
La subordination soit aux lieux soit à un comité de sélection est devenue un obstacle majeur pour la création. Après une riche carrière de 50 ans, cela m’interpelle.
Par contre, la Flandre a eu une initiative intéressante à laquelle j’ai pu participer, trois des musiciens du groupe habitent en Flandre, les équipes techniques avec lesquelles j’ai travaillé sont flamandes. Les formalités minimums, processus très rapide et efficace. Le budget reçu m’a permis de donner du travail à 13 personnes ! Nous avons organisé une sortie de disque avec un release concert en streaming (Facebook Live), ça a super bien marché, et a été très suivi, à travers le monde (des commentaires de Belgique, France, Italie, Chine, Afrique…). J’ai pu aider à salarier : 5 musiciens, 2 metteuses en scène, 2 cameramen, 1 monteur vidéo, 1 éditeur vidéo, 1 ingé son, 1 gestionnaire de lieu. J’ai aussi maintenant un outil superbe pour montrer mon projet tel qu’il est en « live ».
C’est un succès total ! L’expérience pour moi est nouvelle, mais j’ai adoré et ça me donne plein d’idées. La grande leçon est que si les pouvoirs subsidiants nous font confiance, nous sommes capables, nous les artistes, d’organiser un évènement et de le diffuser.

Nathalie Loriers, musicienne (15/02/2021)

Personnellement, je dois avouer que la période de confinement due à la première vague s’est finalement assez bien passée, ayant pas mal de travail de composition et d’arrangement à effectuer dans le cadre de la préparation d’un nouvel album, et dans la perspective d’enregistrements avec le Brussels Jazz Orchestra. En temps normal, le quotidien de la vie de musicien est assez fragmenté, entre la pratique de l’instrument, les préparations de concerts, les prestations, les studios et les cours, les journées sont souvent trop courtes, et cet arrêt forcé a du coup eu pas mal d’avantages. Je reconnais ne pas avoir trop souffert financièrement de la situation, de par le fait que j’ai pu continuer à donner mes cours en vidéoconférence.
A mon grand étonnement, j’ai pu facilement lâcher prise par rapport à des événements sur lesquels on a que peu d’emprise, et je dois dire que je continue à pratiquer cet exercice de patience et de recentrage en évitant toute projection et en me concentrant sur le quotidien. Le fait d’habiter à la campagne a évidemment bien aidé par rapport au confinement à proprement parler, sans aucun doute !
L’été a néanmoins fournit quelques occasions diverses et inattendues de se produire, notamment en trio avec Bert Joris et Nic Thys à Bozar, suite à une re-programmation de dernière minute (les concerts internationaux ayant été annulés). L’opportunité de pouvoir se produire dans cette salle magique, pour un public restreint, a créé un moment intime, précieux et unique.
Malheureusement, la situation s’est empirée fin octobre, et nous avons dû interrompre une session d’enregistrement avec le BJO. Depuis, à part un concert en streaming avec le BJO, toutes les prestations sont annulées ou reportées au gré des semaines. Seuls les cours en présentiel sont autorisés tant au conservatoire que dans les académies. La patience est de rigueur, mais l’exercice n’en est rendu que plus difficile, de par les nombreuses incohérences des mesures prises par nos dirigeants.
Mon caractère positif me laisse espérer que la situation va peu à peu s’éclaircir au vu des chiffres encourageants, que les plus fragiles seront protégés, que les esprits resteront calmes, quels que soient les points de vue, mais il est clair que les dégâts collatéraux seront immenses et que beaucoup auront du mal à s’en relever. J’espère que la colère ne prendra pas le dessus, et qu’un dialogue constructif entre le politique et le peuple sera rendu possible. Quant au problème sanitaire, je pense qu’on est loin du risque zéro et que l’on devra s’habituer à vivre avec ce virus. Néanmoins, on a pu observer toute une série de belles choses durant cette crise : prise de conscience de l’importance des valeurs humaines, de nombreux mouvements de solidarité, retour à une production et une consommation plus locale, importance du vivre ensemble, conscientisation accrue des problèmes environnementaux… avec hélas, en contrepartie une mise en lumière des nombreux dysfonctionnements, incohérences, et faiblesses de notre société.
Cette épreuve nous mènera -t-elle vers un monde plus équilibré ? Le travail est immense mais je me permets encore d’en rêver et d’imaginer que nous pourrons tous participer à cette reconstruction.