D’une exceptionnelle énergie sur scène, ce trio composé de flûtes, guitare et percussions joue de mémoire sur scène et a plein d’histoires à raconter. Parcours d’une flûtiste aux oreilles grand ouvertes.

Dominique Simonet

La musique peut être l’une des façons les plus emballantes de voyager. Enivrantes même, lorsque Trio Misturado illumine la scène. Line Daenen (flûtes), Benoît Minon (guitare), Renato Martins (percussions) s’emparent des rythmes latins qu’ils conjuguent avec une virtuosité et une chaleur folles, conquérant ainsi le public sans devoir passer par les standards de la musique brésilienne, samba ou bossa nova. Sauf en insistant un peu, alors on a droit à « Berimbau », de Vinícius de Moraes et Baden Powell, adapté en français par Claude Nougaro (« Bidonville »).

Non, ce qui intéresse surtout Line Daenen, c’est le choro, musique instrumentale originaire de Rio de Janeiro : très rythmée, elle lui permet de virevolter avec sa flûte traversière dans un exercice d’acrobatie aérienne. « Un soir, je me promenais dans le centre de Bruxelles et j’ai entendu une roda de choro, une jam, une ronde », reconte-t-elle. « Ces mélodies complexes et ces rythmes magnifiques m’ont tout de suite plu. D’ailleurs, ça se danse et il n’y a pas besoin de septante-deux chorus pour s’exprimer. Ce sont de grandes histoires. C’était il y a plus de dix ans, et j’ai été chaque semaine faire les rodas avec eux ».

 

L’enfant en écharpe

C’est l’époque où Line Daenen fréquentait la section jazz du Conservatoire de Bruxelles, « côté flamand, parce qu’il est beaucoup plus ouvert, on s’y sent plus libre ». « J’ai préparé l’examen alors que je venais d’accoucher de mon fils. Je le berçait et je jouais, je le tenais en écharpe quand il dormait. Non, je n’ai pas trouvé ça trop dur. »

La flûte n’est pas très courue en jazz, souvent jouée en second instrument par des saxophonistes comme Eric Dolphy, Roland Kirk, James Moody, Lew Tabackin, Yusef Lateef. En Belgique, outre la filière liégeoise avec Bobby Jaspar, Jacques Pelzer, Steve Houben, il y a Pierre Bernard et Esinam. Line Daenen, elle, tombe amoureuse de la flûte lors d’un stage de musique, à l’âge de 5 ans : « Je me souviens de l’émotion quand j’ai pu prendre la flûte chez les grands… Enfin, ils avaient 9 ans ! »

Ses parents ne sont pas musiciens – « je suis d’un milieu mathématique » -, mais Line Daenen a eu l’opportunité d’assister à des concerts pour enfants donnés les dimanches par l’Orchestre national de Belgique (ONB). Avant ce stage où elle a découvert son instrument de prédilection, « je dansais sur Bach, sur des sonates pour flûte et harpe. J’ai encore le CD ! J’ai beaucoup dansé quand j’étais petite ».

 

En fanfares

À 10 ans, la jeune flûtiste fréquente l’académie de musique de Rixensart et son ensemble Alizés, puis entre dans la fanfare de Rixensart, avant d’intégrer celles de Saintes et de Tubize. « La fanfare m’a fait énormément de bien. Dans notre formation, en Europe, on apprend tout seul, alors qu’il est important de jouer avec d’autres, d’accorder la capacité à entendre plusieurs voix et à se placer ». « À un moment, Philippe Hubert m’a chargée de faire les partielles, les répétions par groupe d’instruments. J’avais 15 ans, je n’allais pas aux cours mais je faisais ça », dit-elle, encore toute fière.

Formée à la musique classique, au jazz, aux musiques brésiliennes, latines et, plus largement, du monde, Line Daenen fait preuve d’un éclectisme à toute épreuve. Elle estime le devoir à son père, qui lui disait « laisse le temps à tes oreilles de s’habituer à cette esthétique ». « Cela m’a aidée à ouvrir mes oreilles, à être patiente et curieuse ». Par la suite, la Médiathèque l’a beaucoup aidée : « C’est un endroit qui me manque, c’est une grosse perte, on échangeait nos trouvailles entre potes, cela n’a rien à voir avec les applications ».

Le Trio Misturado – Trio Mélangé – a commencé par être un duo formé par Line Daenen et par Benoît Minon à la guitare : « Pendant le Covid, on avait le temps de travailler et l’on s’est attaqué à des morceaux que l’on ne pensait pas pouvoir jouer ». Deux ans plus tard, c’est la rencontre avec le percussionniste brésilien Renato Martins, « qui nous a fait évoluer d’une façon extraordinaire, rythmiquement et harmoniquement ».

 

Prononcez caïchichi

Benoît Minon joue de la guitare classique à sept cordes, courante au Brésil avec une corde de basse en plus. Renato Martins est un as du cajón, ce cageot sur lequel le musicien s’assoit, ainsi que d’un cajón plat, construit pour lui. Il en joue « avec une technique bien à lui, une main qui frappe et l’autre en balai ». Renato maîtrise aussi le caixixi, prononcez caïchichi, une sorte de petit panier en forme de cloche contenant des graines et qui sonne comme il s’appelle.

Quand à Line, elle a deux flûtes à son actif, une traversière et une alto, « plus dans les basses et un son un peu plus large aussi, un autre caractère. » Talent multiple, elle a aussi réalisé le collage qui illustre la pochette du premier EP.

 

De l’impro sans en avoir l’air

Sur scène, ces trois instrumentistes tiennent une bonne heure et demie sans partition : « En jouant du choro notamment, on raconte des histoires et, sans partition, on est plus libre. L’on improvise aussi sur les deux tiers des morceaux. Et j’ai un amour pour l’impro qui rentre dans le texte ; ça ne se sent pas quand c’est de l’impro ou quand on est dans le texte, dans le thème, si vous voulez ».

L’ambiance du concert est un hymne à la joie, aux rythmes enlevés : « Il y a une énorme culture de la musique instrumentale hyper-rythmée au Brésil. S’il est vrai que la tonalité générale est très joyeuse, il y a quand même quelques notes de saudade », sentiment réunissant nostalgie, mélancolie, désir et amour. Pour elle, la musique de Trio Misturado reflète « la complexité émotionnelle ; on y trouve la joie, puis deux mesures en mineur, et la joie revient. On peut ressentir de la joie tout en étant un peu triste. C’est rare quand les émotions sont uniques dans la vie, et donc dans la musique aussi. »