Musicien originaire de Lyon, il a retravaillé l’œuvre impressionniste de la compositrice française pour quartette jazz. Entre composition et improvisation, Tom Bourgeois vise l’intemporalité.
Dominique Simonet
Y a-t-il un hasard ? Pas vraiment si l’on considère la rencontre, au-delà du temps et de l’espace, entre le saxophoniste lyonnais Tom Bourgeois et la compositrice Lili Boulanger. Marie Juliette Olga – dite Lili – Boulanger (1893-1918) est la première femme à remporter le Prix de Rome avec sa cantate « Faust et Hélène ». C’était en 1913, elle était alors âgée de 19 ans. Un jour, un ami – « avec lequel on s’échange des pépites » fait entendre à Tom une œuvre de Lili dans laquelle il découvre « des accords qu’elle utilise et moi aussi. J’ai eu le flash ! ».
Encore tout étonné d’ « être lié à quelques qu’on ne connaît pas alors qu’on a des points forts en commun », le saxophoniste et clarinettiste basse a monté le projet « Lili », avec lequel il est en tournée actuellement. Aux sax soprano et ténor, ainsi qu’à la clarinette basse, il revisite l’univers de la compositrice née nonante-cinq ans avant lui, en compagnie d’ Alex Koo (piano), Fil Caporali (contrebasse) et Théo Lanau (batterie).
En résonance
Pour beaucoup, Lili reste ‘la petite sœur’ de Nadia Boulanger (1887-1979), compositrice et pédagogue exceptionnelle qui s’est attachée à continuer à faire vivre son œuvre. Tom Bourgeois a eu un professeur de composition qui mettait Lili Boulanger « dans le triangle des Impressionnistes, avec Maurice Ravel et Claude Debussy », ce dernier était mort quelques jours après elle. Alors que d’aucuns s’attacheraient à rendre un hommage assez proche à la compositrice française, Tom Bourgeois dit vouloir « faire résonner sa musique maintenant ».
Le compositeur saxophoniste et clarinettiste est né dans une famille artistique. Sa mère était professeur d’arts plastiques avant de créer une compagnie de théâtre pour enfants : « J’ai fait des festivals de théâtre de rue avec elle », dit-il.
Quant à son père, ingénieur du son « très fort pour les concerts acoustiques », il lui a permis d’assister à de nombreux spectacles « derrière la console ». C’est comme cela que le jeune garçon a pu voir le multi-instrumentiste Bernard Lubat et le clarinettiste Louis Sclavis, ancien du groupe de free jazz Workshop de Lyon : « Si je me suis mis à la clarinette basse, c’est pour ça », explique Tom Bourgeois, « et ce sont des gens géniaux restés supersympas ».
« Des choses qui restent »
Pouvoir assister à la balance sonore est dès lors un privilège, comme celui d’avoir vu l’un des plus grands trios jazz français, réunissant Louis Sclavis, Aldo Romano (batterie) et Henri Texier (contrebasse) : « Ce qu’ils ont fait est intemporel, cela n’a pas vieilli. C’est l’une des lignes directrices de mon travail : faire des choses qui restent ».
Tom Bourgeois a le même sentiment à l’écoute des œuvres de Lili Boulanger : « C’est complètement contemporain, mais ça ne sonne pas comme d’habitude », dit-il. « Wayne Shorter, qui est un de mes grands maîtres, en parle. Il y a chez elle des enchaînements un peu obscurs, où c’est beau, mais difficile à expliquer harmoniquement. Entre le tonal et l’atonal, il y a de ça aussi chez Wayne Shorter ».
Même si « nous ne sommes pas en guerre, ce n’est pas comparable », il y a des similitudes entre l’époque actuelle et la période créative de Lili Boulanger, durant les années mille neuf cent dix : « En lisant bien, c’est très sombre », confirme le saxophoniste lyonnais, « il y a chez elle une mélancolie ou une anxiété, une force qui brûle un peu et qui me fait écho ».
« Marre de Lyon »
Mais qu’est-ce qui a bien pu convaincre un jeune homme de Lyon, ville des petits restaus nommés bouchons, du saucisson, de la rosette et du jésus, ou, en d’autres termes, du bien-vivre, de quitter Lugdunum, l’ancienne capitale des Gaules, pour celle de l’Europe ? Après cinq ans à l’Ecole nationale de musique (ENM) de Villeurbanne, à l’ouest de Lyon, il franchit le pas en 2010 : « À l’époque, j’en avais marre de Lyon ! ». Pour lui, le milieu du jazz, « c’était soit des vieux aigris, soit des jeunes très free et pas très ouverts. Moi qui ai toujours aimé les standards, je n’avais pas envie de choisir mon camp ».
Dès lors, Tom Bourgeois s’est inscrit au Conservatoire de Bruxelles, d’abord francophone et « fermé d’esprit à l’époque », avant de passer du côté néerlandophone. « Et je suis toujours là ! ». C’est là qu’il a étudié la composition avec Diederik Wissels, « et je n’ai pas arrêté d’écrire depuis ». Autre influence majeure, et lyonnaise cette fois encore, Nicolas Bianco, bassiste et compositeur, a créé, fin des années deux mille, une version jazz de la Traviata de Giuseppe Verdi à l’Opéra de Lyon.
« Cela m’a donné envie de faire des choses écrites avec de l’improvisation, et de ne pas hésiter à me réapproprier des choses ». Pour Tom Bourgeois, « reprendre une œuvre texto a tendance à en réduire le propos. C’est un peu trop facile, la matière de base est tellement géniale… ».
Son rêve de jeunesse, celui que, enfant, il a exprimé à ses parents ? « Je voulais être penseur. Pas philosophe. Je voulais juste m’allonger dans la prairie et penser ». Décidément, tous les chemins – même de campagne – mènent au jazz.
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