Son nouvel album, « Shining Face », est en trio, mais le pianiste liégeois part en tournée en quintette jazz classique. Gamin, il voulait jouer au football, mais il ne regrette en aucune façon l’orientation jazz qu’a pris sa carrière.
Dominique Simonet
Avec une mère – Isabelle Schmit – professeur de lecture et de piano classique au Conservatoire de Liège, avec un piano toujours à la maison, il est clair que Igor Gehenot est tombé dans la musique et dans le 88 touches quand il était petit. D’autant que son père, le dessinateur Eric Gehenot, fan des Beatles, gratte un peu de guitare : « J’ai pianoté assez vite, vers l’âge de six ans », confirme l’intéressé, qui se rappelle s’être mis « dans le noir total pour improviser pendant des dizaines de minutes ». Déjà.
On peut dès lors comprendre que les cours de classique à l’académie ne le passionnaient guère, lui qui était plutôt attiré par le boogie… Grâce à son « approche beaucoup plus fun », Georges Hermans lui fait découvrir la pop et un peu de jazz : « Il venait toutes les semaines, le vendredi, et c’était jour de fête ! ».
Amay oui
Sur ses douze-treize ans, le petit Igor s’oriente dès lors vers l’académie d’Amay, qui a une section jazz d’où sont sortis nombre de musiciens. « Chouette expérience », selon lui qui, à l’époque, passait des heures à essayer de reproduire les solos de pianistes renommés comme Michel Camilo ou Michel Petruccciani. Jouant « à l’oreille et de mémoire, je n’avais aucune connaissance théorique, j’ai dû apprendre très vite », sourit-il.
En effet, à l’académie, « il fallait bien les codes pour jouer en groupe ». Même s’il avoue n’avoir pas été un bon élève en théorie, il a « assez vite assimilé les chiffrages d’accords ». La « rencontre décisive » survient lors d’une master class avec la pianiste Nathalie Loriers organisée dans le cadre du Salon Mativa, salle située au 22 quai du même nom à Liège, sous les auspices de Jean-Pierre Peuvion et de Brigitte Foccroulle.
Le pied au c…
Cette master class est l’occasion de « plein de rencontres », parmi lesquelles celles de Bram De Looze et d’Antoine Pierre. À propos de ce dernier : « Il devait avoir quinze ans, et j’ai été complètement subjugué par son talent. Il a fait que je me suis mis au jazz, ça m’a mis un pied au cul. »
Cette rencontre se concrétise par une première formation, le Metropolitan Quartet, avec Antoine à la batterie. « On a eu nos premiers concerts professionnels, c’est à dire qu’on était payés », se souvient-il. Ils jouent au festival de Comblain-la-Tour renaissant, au Dinant Jazz, ainsi qu’à Constantine, en Algérie. « J’avais 17 ans, nous étions encore mineurs, il a fallu que nos parents nous accompagnent ! ».
De Maastricht à Bruxelles
Convaincu de la voie à suivre, Igor Gehenot s’inscrit au Conservatoire de Maastricht, pour la proximité avec Liège. « Mais je ne retrouvais pas le côté urgent qu’il y a à Bruxelles, c’était trop tranquille. Je voulais me confronter aux jams bruxelloises, où le niveau est plus haut, plus exigeant ».
Après quelques escapades bruxelloises, il finit par s’inscrire au Conservatoire Royal de Bruxelles, où il tombe sur Eric Legnini comme professeur : « Eric est un pianiste de classe internationale, il sait tout faire ; c’est une personnalité très forte, je lui dois beaucoup », concède l’ancien élève. Au Conservatoire, il ne reste pourtant que deux ans, rattrapé qu’il est par la profession : « Igloo a sorti mon premier CD, « Road Story » en 2011 ; j’avais 21 ans, ma carrière était un peu lancée… ».
Allez Standard, allez !
Carrière qui aurait pu être tout autre : « Je voulais être footballeur », dit-il, « mais j’étais très petit pour mon âge, et je finissais le match les quatre fers en l’air ! ». Igor Gehenot reste grand amateur de foot, et supporter indéfectible du Standard de Liège : « J’étais dans le stade pour les deux derniers titres du Standard ! Un Standard-Anderlecht pour le titre, il fallait absolument être à Sclessin ».
Le musicien n’a pas l’air trop frustré de sa carrière avortée de footballiste. « La vie en général me plaît bien. Je fais un métier que je ne changerais pour rien au monde. Très indépendant, je gère mes journées comme je le veux. J’ai dû faire des milliers de concerts sans être jamais blasé. Je me réveille, j’ai toujours le feu en moi. »
Tour des clubs
Cela dit, Igor Gehenot trouve que les choses ont quand même changé depuis la crise sanitaire du virus Covid-19 et la mise sous cloche de la culture. « Avant, la scène, les carrières étaient plus lisibles », analyse-t-il. « Des musiciens comme Pascal Mohy, Eric Legnini, j’adorais quand j’étais ado ; on écoutait Aka Moon. Maintenant, les jeunes n’écoutent plus ce qui a été fait avant ; j’ai l’impression qu’il y a une perte de curiosité, celle d’aller voir les autres. C’est peut-être l’effet de l’Internet… »
Et puis, « il y a de plus en plus de musiciens qui sortent à la pelle du Conservatoire, et pas plus de lieux pour les accueillir. À Bruxelles, il y a quatre ou cinq clubs ; on en a vite fait le tour ».
Ses fondamentaux, ses trois pianistes préférés sont Keith Jarrett, Herbie Hancock, Kenny Kirkland. Eric Legnini, bien sûr, « mon influence ». Puis viennent Brad Mehldau, Esbjörn Svensson, leader du trio E.S.T. mort en 2008 dans un accident de plongée sous-marine à Stockholm, ou encore le Norvégien Tord Gustavsen, membre reconnu de l’écurie ECM dont Igor Gehenot apprécie particulièrement l’esthétique dont « le son et l’espace rappellent les fjords ».
Trio augmenté
L’album avec lequel Igor Gehenot fait le Jazz Tour est « Shining Face », en trio avec Sal La Rocca, contrebasse, et Umberto Odone, batterie. Il est paru à la fois chez Hypnote Records et chez Igloo : « Je voulais qu’ils soient associés, car ce sont de chouettes labels qui me tiennent à cœur, dit-il. C’est une première, et j’ai été ravi de participer à ce projet. »
Pour la tournée, le trio a muté en quintette, ajoutant Jean-Paul Estiévenart à la trompette et Steven Delannoye au saxophone. « C’est la formule traditionnelle du quintette », concède-t-il, « et on va également jouer de nouvelles compositions. Ce sont des musiques très libres, sur lesquelles on va pouvoir improviser ». Et qui sait, si tout ça aboutissait à un nouvel enregistrement…
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