Originaire de Huy, le pianiste, qui a travaillé avec Claude Nougaro, est devenu le directeur musical attitré de la famille Dutronc. Mais Éric Legnini retrouve également, en duo de piano, un Charles Loos qui lui a mis le pied à l’étrier quand il avait 16 ans. Histoire de familles.

Dominique Simonet

« J’ai rencontré Charles à 12 ans, au stage d’été à Libramont » : c’est une vieille complicité des quatre-vingt-huit touches qui unit Éric Legnini et Charles Loos, connivence qui les a amenés à publier un album en duo, « Growlin’ Faces » (Igloo, 2024) et à s’embarquer dans un Jazz Tour deux ans plus tard. « Michel Herr et Charles sont deux pianistes que j’affectionne particulièrement, ils ont beaucoup compté dans mon éducation ».

Ce qu’Éric Legnini admire particulièrement chez son partenaire pianistique, c’est son « univers plutôt classique, ancré chez Robert Schumann ». À cet égard, il considère Charles Loos comme « un précurseur de quelqu’un comme Brad Mehldau ». De fait, « quand on est jeune, les premiers contacts comptent ».

Mère chanteuse, père guitariste

L’environnement dans lequel on vient au monde également. Celui du petit Éric est « extrêmement musical » puisque sa mère, la cantatrice Francine Bastianelli, a fait une carrière de contralto à l’opéra de Liège, notamment. « Elle a chanté avec José van Damme, elle est une figure du chant classique en Belgique », évoque son pianiste de fils.

La famille de sa mère – qui est née en Belgique – est originaire d’Assise, ville d’Ombrie où naquit saint François. Dino Legnini est, lui, né dans la région montagneuse des Abruzzes, province de Pescara, sur la mer Adriatique. « Immigré de la première génération, mon papa a fait l’école du soir pour devenir ingénieur mécanicien, et le Conservatoire de Liège pour étudier la guitare », évoque Éric Legnini. « J’ai grandi dans la musique, mes parents m’ont bien poussé, ils m’ont toujours encouragé dans la voie du jazz ».

S’étant rencontrés très jeunes au Conservatoire de Huy, où Francine Bastianelli enseignait le chant lyrique, Éric Legnini et Stéphane Galland font la paire : « Avec Stéphane, on avait 12 ans quand on a commencé le jazz. Nous faisions partie de la scène belge. Guy Cabay est le premier qui m’a engagé, j’avais 16 ans. »

La tentation de la Grosse Pomme

Mais à 18 ans, on se sent à l’étroit partout. Une fois l’athénée bouclée, le jeune Éric se lance dans l’aventure américaine. « New York est un passage obligé pour tout apprenti musicien de jazz, et je pense que ça n’a pas changé. Il y a toujours la même dynamique, tout le monde doit en découdre. Avec le recul, je le referais ».

Dans la Grosse Pomme, Éric étudie « de façon très intense » avec le pianiste Richie Beirach (1947-2026), qui a joué avec Chet Baker et que Jacques Pelzer appréciait particulièrement. « Il a compté énormément pour moi. C’était un gourou de l’harmonie, tout le monde allait le voir, y compris Brad Mehldau ».

Ah, Mehldau ! Éric et lui se sont loupés de peu à New York, le premier y étant de 1988 à 1990, le second n’y arrivant qu’en 1991. « Kenny Kirkland faisait la hype à New York quand j’y étais », se souvient le Hutois. « Quand j’étais à Paris deux ou trois ans plus tard, on parlait d’un jeune mec qui déchirait, c’était lui, Brad Mehldau ! ».

Toots suite

Mais n’anticipons pas. De retour de New York, l’encore fort jeune Éric trouve un poste au Conservatoire de Bruxelles : « Charles Loos avait décidé de partir, il m’a recommandé ». Et, au Conservatoire, on fait vite des rencontres, comme celle de Bruno Castellucci qui, tout en y donnant des cours de batterie, accompagnait aussi Toots Thielemans en tournée.

« Michel Herr voulant faire une pause d’avec Toots, Bruno et lui m’ont proposé pour reprendre le piano durant deux ans. J’ai tout de suite commencé les tournées européennes avec Toots ». Pouvait-on imaginer plus belle école ? Et, lorsqu’on repasse par Bruxelles, il y a les jam sessions, comme celles que Sergio et Rosy mettaient sur pied au Sounds, rue de la Tulipe.

« On ne dira jamais assez l’importance des clubs », relève Éric Legnini, « quand on est jeune, c’est là qu’on fait ses armes ; dans ce métier, on est toujours en apprentissage, ça n’arrête jamais ». Dans cette effervescence Bruxelloise, le pianiste hutois fait la connaissance de deux autres musiciens d’origine italienne, le trompettiste Flavio Boltro et le saxophoniste Stefano Di Battista.

Un Hutois à Paris

« Ils m’ont proposé de venir à Paris. De la fin des années nonante au début des années deux mille, nous avons marqué la scène française ! ». Dans le magnifique quintette de Stefano Di Battista, à l’époque, figuraient, outre Flavio Boltro et notre Éric, le contrebassiste Rosario Bonaccorso et un certain André « Dédé » Ceccarelli, batteur aujourd’hui âgé de 80 ans, qui a longtemps flirté avec la variété et le rock français.

« J’ai très vite été adoubé par André Ceccarelli et j’ai ainsi pu faire des séances de studio », se souvient-il. « Quand je faisais des sessions comme musicien, j’étais déjà fasciné par le son ; quand on enregistrait, j’allais dans la cabine pendant les pauses, je m’intéressais au placement des micros, au fonctionnement des égaliseurs, toutes les recettes magiques de l’époque ».

Et quand en 1994, la chanteuse brésilienne Marcia Maria lui demande de réaliser son album « Passion » pour l’étiquette belge Igloo, Éric Legnini se jette à l’eau : « Quel rôle fallait-il jouer ? Le réalisateur artistique, c’est celui qui met les bonnes personnes ensemble avec une certaine liberté dans un cadre donné. Le réalisateur dessine les contours de la musique, il en est l’architecte ».

Affinités électives

En 2003, le pianiste hutois est chargé de la réalisation de « La Note Bleue », album qui s’avérera être le dernier de Claude Nougaro, publié de manière posthume en novembre 2004 : « Le disque avec Nougaro m’a mis le pied à l’étrier », constate-t-il, « cela m’a officiellement lancé dans l’univers de la chanson, puis du hip-hop ». Album paru chez… Blue Note, sur lequel on retrouve la fine équipe des Ceccarelli, Bonaccorso, Boltro…

Fils de cantatrice, Éric trouve tout de suite des affinités avec le Claude qui, dans « Toulouse », dit entendre « encore l’écho de la voix de papa », chanteur d’opéra au Capitole… Des années plus tard, le Hutois se met en cheville avec la famille Dutronc, d’abord Thomas, le fils, ensuite Jacques, le père : « Avec les Dutronc, j’ai la même sensation qu’avec Nougaro : tu touches une certaine vérité, quelque chose de naturel. Ils ont trouvé quelque chose, sans jamais se le dire ».